Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 40
Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en avons

Les hommes (dit une sentence Grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maulx n’ont entree en nous, que par nostre jugement, il semble qu’il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n’en chevirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage ? Si ce que nous appellons mal et tourment, n’est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer : et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux : et de donner aux maladies, à l’indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur pouvons donner bon : et si la fortune fournissant simplement de matiere, c’est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal, ne le soit pas de soy, ou au moins tel qu’il soit, qu’il depende de nous de luy donner autre saveur, et autre visage (car tout revient à un) voyons s’il se peut maintenir.

Si l’estre originel de ces choses que nous craignons, avoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous : car les hommes sont tous d’une espece : et sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instruments pour concevoir et juger : Mais la diversité des opinions, que nous avons de ces choses là, montre clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition : Tel à l’adventure les loge chez soy en leur vray estre, mais mille autres leur donnent un estre nouveau et contraire chez eux.

Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties.

Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d’autres la nomment l’unique port des tourmens de cette vie ? le souverain bien de nature ? seul appuy de nostre liberté ? et commune et prompte recepte à tous maux ? Et comme les uns l’attendent tremblans et effrayez, d’autres la supportent plus aisement que la vie.

Celuy-là se plaint de sa facilité :

Mors, utinam pavidos uita subducere nolles, Sed uirtus te sola daret !

Or laissons ces glorieux courages : Theodorus respondit à Lysimachus menaçant de le tuer : Tu feras un grand coup d’arriver à la force d’une cantharide. La plus part des Philosophes se treuvent avoir ou prevenu par dessein, ou hasté et secouru leur mort.

Combien void-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de griefs tourments, y apporter une telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu’on n’y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire : establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple : voire y meslans quelquefois des mots pour rire, et beuvans à leurs connoissans, aussi bien que Socrates ? Un qu’on menoit au gibet, disoit que ce ne fust pas par telle ruë, car il y avoit danger qu’un marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d’un vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu’il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux : l’autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu’il soupperoit ce jour là avec nostre Seigneur, Allez vous y en vous ; car de ma part je jeusne. Un autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dit ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun à ouy faire le conte du Picard, auquel estant à l’eschelle on presente une garse, et que (comme nostre justice permet quelquefois) s’il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie, luy l’ayant un peu contemplee, et apperçeu qu’elle boittoit : Attache, attache, dit-il, elle cloche. Et on dit de mesmes qu’en Dannemarc un homme condamné à avoir la teste tranchee, estant sur l’eschaffaut, comme on luy presenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu’on luy offrit, avoit les jouës avallees, et le nez trop pointu. Un valet à Thoulouse accusé d’heresie, pour toute raison de sa creance, se rapportoit à celle de son maistre, jeune escolier prisonnier avec luy, et aima mieux mourir, que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de ceux de la ville d’Arras, lors que le Roy Loys XI. la print, qu’il s’en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laisserent pendre, plustost que de dire, Vive le Roy.

Et de ces viles ames de bouffons, il s’en est trouvé qui n’ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle, s’escria, Vogue la gallee, qui estoit son refrain ordinaire. Et l’autre qu’on avoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foyer sur une paillasse, à qui le medecin demandant où le mal le tenoit ; Entre le banc et le feu, respondit-il. Et le prestre, pour luy donner l’extreme onction, cherchant ses pieds, qu’il avoit reserrez et contraints par la maladie : Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. A l’homme qui l’exhortoit de se recommander à Dieu, Qui y va ? demanda-il : et l’autre respondant, Ce sera tantost vous mesmes, s’il luy plait : Y fusse-je bien demain au soir, repliqua il. Recommandez vous seulement à luy, suivit l’autre, vous y serez bien tost : Il vaut donc mieux, adjousta-il, que je luy porte mes recommandations moy-mesmes.

Au Royaume de Narsingue encores aujourd’huy, les femmes de leurs prestres sont vives ensevelies avec le corps de leurs maris. Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles des leurs : non constamment seulement, mais gayement. A la mort du Roy, ses femmes et concubines, ses mignons et tous ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se presentent si allegrement au feu ou son corps est bruslé, qu’ils montrent prendre à grand honneur d’y accompaigner leur maistre.

Pendant nos dernieres guerres de Milan, et tant de prises et récousses, le peuple impatient de si divers changemens de fortune, print telle resolution à la mort, que j’ay ouy dire à mon pere, qu’il y veid tenir comte de bien vingt et cinq maistres de maison, qui s’estoient deffaicts eux-mesmes en une sepmaine : Accident approchant à celuy des Xanthiens, lesquels assiegez par Brutus se precipiterent pesle-mesle hommes, femmes, et enfans à un si furieux appetit de mourir, qu’on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la vie : en maniere qu’à peine peut Brutus en sauver un bien petit nombre.

Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la vie. Le premier article de ce courageux serment, que la Grece jura, et maintint, en la guerre Medoise, ce fut, que chacun changeroit plustost la mort à la vie, que les loix Persiennes aux leurs. Combien void on de monde en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre, que de se descirconcire pour se baptizer ? Exemple dequoy nulle sorte de religion est incapable.

Les Roys de Castille ayants banny de leur terre, les Juifs, le Roy Jean de Portugal leur vendit à huict escus pour teste, la retraicte aux siennes pour un certain temps : à condition, que iceluy venu, ils auroient à les vuider : et luy promettoit fournir de vaisseaux à les trajecter en Afrique. Le jour arrive, lequel passé il estoit dit, que ceux qui n’auroient obey, demeureroient esclaves : les vaisseaux leur furent fournis escharcement : et ceux qui s’y embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers : qui outre plusieurs autres indignitez les amuserent sur mer, tantost avant, tantost arriere, jusques à ce qu’ils eussent consumé leurs victuailles, et contreints d’en acheter d’eux si cherement et si longuement, qu’on ne les mit à bord, qu’ils ne fussent du tout en chemise. La nouvelle de cette inhumanité, rapportee à ceux qui estoient en terre, la plus part se resolurent à la servitude : aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel successeur de Jean, venu à la couronne, les meit premierement en liberté, et changeant d’advis depuis, leur ordonna de sortir de ses pays, assignant trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l’Evesque Osorius, non mesprisable historien Latin, de nos siecles : que la faveur de la liberté, qu’il leur avoit rendue, ayant failly de les convertir au Christianisme, la difficulté de se commetre à la volerie des mariniers ; d’abandonner un pays, où ils estoient habituez, avec grandes richesses, pour s’aller jetter en region inconnuë et estrangere, les y rameineroit. Mais se voyant decheu de son esperance, et eux tous deliberez au passage : il retrancha deux des ports, qu’il leur avoit promis : afin que la longueur et incommodité du traject en reduisist aucuns : ou qu’il eust moyen de les amonceller tous à un lieu, pour une plus grande commodité de l’execution qu’il avoit destinee. Ce fut, qu’il ordonna qu’on arrachast d’entre les mains des peres et des meres, tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur veuë et conversation , en lieu où ils fussent instruits à nostre religion. Il dit que cet effect produisit un horrible spectacle : la naturelle affection d’entre les peres et enfans, et de plus, le zele à leur ancienne creance, combattant à l’encontre de cette violente ordonnance. Il fut veu communement des peres et meres se deffaisants eux mesmes : et d’un plus rude exemple encore, precipitans par amour et compassion, leurs jeunes enfans dans des puits, pour fuir à la loy. Au demeurant le terme qu’il leur avoit prefix expiré, par faute de moyens, ils se remirent en servitude. Quelques uns se feirent Chrestiens : de la foy desquels, ou de leur race, encore aujourd’huy, cent ans apres, peu de Portugais s’asseurent, quoy que la coustume et la longueur du temps, soient bien plus fortes conseilleres à telles mutations, que toute autre contreinte. En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois heretiques, souffrirent à la fois, d’un courage determiné, d’estre bruslez vifs en un feu, avant desadvouer leurs opinions. Quoties non modò ductores nostri, dit Cicero, sed vniuersi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt ?

J’ay veu quelqu’un de mes intimes amis courre la mort à force, d’une vraye affection, et enracinee en son cœur par divers visages de discours, que je ne luy sceu rabatre : et à la premiere qui s’offrit coiffee d’un lustre d’honneur, s’y precipiter hors de toute apparence, d’une fin aspre et ardente.

Nous avons plusieurs exemples en nostre temps de ceux, jusques aux enfans, qui de craincte de quelque legere incommodité, se sont donnez à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons nous, dit un ancien, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraitte ? D’enfiler icy un grand rolle de ceux de tous sexes et conditions, et de toutes sectes, és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recherchee volontairement : et recherchee non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuyr simplement la satieté de vivre : et d’autres pour l’esperance d’une meilleure condition ailleurs, je n’auroy jamais fait. Et en est le nombre si infiny, qu’à la verité j’auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui l’ont crainte.

Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe se trouvant un jour de grande tourmente dans un batteau, montroit à ceux qu’il voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par l’exemple d’un pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons nous donc dire que cet advantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment ? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en devenons plus lasches ? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela ? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Phyrro ? L’intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l’employerons nous à nostre ruine ; combatans le dessein de nature, et l’universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité ?

Bien (me dira lon) vostre regle serve à la mort ; mais que direz vous de l’indigence ? que direz vous encor de la douleur, qu’ Aristippus, Hieronymus et la pluspart des sages, ont estimé le dernier mal : et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect ? Possidonius estant extremement tourmenté d’une maladie aiguë et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s’excusa d’avoir prins heure si importune pour l’ouyr deviser de la Philosophie : Ja à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu’elle m’empesche d’en discourir : et se jetta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais ce pendant elle joüoit son rolle, et le pressoit incessamment : A quoy il s’escrioit : Tu as beau faire douleur, si ne diray-je pas, que tu sois mal. Ce conte qu’ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur ? il ne debat que du mot. Et ce pendant si ces pointures ne l’esmeuvent, pourquoy en rompt-il son propos ? pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l’appeller pas mal ?

Icy tout ne consiste pas en l’imagination. Nous opinions du reste ; c’est icy la certaine science, qui jouë son rolle, nos sens mesmes en sont juges :

Qui nisi sunt ueri, ratio quoque falsa sit omnis.

Ferons nous accroire à nostre peau, que les coups d’estriviere la chatoüillent ? et à nostre goust que l’aloé soit du vin de Graves ? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort : mais si on le bat, il crie et se tourmente : Forcerons nous la generale loy de nature, qui se void en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur ? Les arbres mesmes semblent gemir aux offenses. La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouvement d’un instant.

Aut fuit, aut ueniet, nihil est præsentis in illa, Mórsque minus pœnæ, quàm mora mortis habet.

Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés. Aussi ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son avant-coureuse coustumiere.

Toutesfois, s’il en faut croire un saint pere, malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem. Et je diroy encore plus vray semblablement, que ny ce qui va devant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par experience, que c’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur : et que nous la sentons doublement griefve, de ce qu’elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté, de craindre chose si soudaine, si inevitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable.

Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy des dents, ou de la goutte, pour grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie ? Or bien presupposons le, qu’en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n’a rien à craindre, que cela, qu’elle nous jette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu’elle nous fait souffrir.

Ainsi n’ayons affaire qu’à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre : et volontiers. Car je suis l’homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à present n’avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle : mais il est en nous, si non de l’aneantir, au moins de l’amoindrir par patience : et quand bien le corps s’en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l’ame et la raison en bonne trampe.

Et s’il ne l’estoit, qui auroit mis en credit, la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution ? ou jouëroient elles leur rolle, s’il n’y a plus de douleur à deffier ? Auida est periculi virtus. S’il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d’un cheval, et d’un asne, se voir detailler en pieces, et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s’acquerra l’advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire ? C’est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, ou il y a plus de peine. Non enim hilaritate, nec lasciuia, nec risu aut ioco comite leuitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à ceste cause il a esté impossible de persuader à nos peres, que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, que celles qu’on fait en toute seureté par pratiques et menees :

Lætius est, quoties magno sibi constat honestum.

D’avantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte : si elle est longue, elle est legere : si grauis, breuis : si longus, leuis. Tu ne la sentiras guere long temps, si tu la sens trop : elle mettra fin à soy, ou à toy : l’un et l’autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t’emportera. Memineris maximos morte finiri, paruos multa habere interualla requietis : mediocrium nos esse dominos : vt si tolerabiles sint, feramus : sin minus, è vita, quum ea non placeat, tanquàm è theatro exeamus.

Ce qui nous fait souffrir avec tant d’impatience la douleur, c’est de n’estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l’ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition. Le corps n’a, sauf le plus et le moins, qu’un train et qu’un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et range à soy, et à son estat, quel qu’il soit, les sentiments du corps, et tous autres accidents. Pourtant la faut il estudier, et enquerir ; et esveiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n’y a raison, ny prescription, ny force, qui vaille contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais, qu’elle a en sa disposition, donnons luy en un, propre à nostre repos et conservation : nous voyla non couverts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux.

Elle faict son proffit indifferemment de tout. L’erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matiere, à nous mettre à garant, et en contentement.

Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent souz boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naifs : et par consequent uns, à peu pres, en chasque espece, ainsi qu’elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions en noz membres, la jurisdiction qui leur appartient en cela : il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et moderé temperament, envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d’estre juste, estant egal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses reigles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de noz fantasies : au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable.

Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d’autant qu’il oblige et attache par trop l’ame au corps : moy plustost au rebours, d’autant qu’il l’en desprent et descloue.

Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste : il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à nous et attirons la ruyne, qui nous menasse. Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant : ainsin est l’ame.

Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles de reins, comme moy : où nous trouverons qu’il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur, ou plus haute, ou plus morne, selon la feuille où l’on les couche, et qu’elle ne tient qu’autant de place en nous, que nous luy en faisons. Tantum doluerunt, quantum doloribus se inseruerunt. Nous sentons plus un coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d’espee en la chaleur du combat. Les douleurs de l’enfantement, par les Medecins, et par Dieu mesme estimees grandes, et que nous passons avec tant de ceremonies, il y a des nations entieres, qui n’en font nul compte. Je laisse à part les femmes Lacedemoniennes : mais aux Souisses parmy nos gens de pied, quel changement y trouvez vous ? sinon que trottans apres leurs maris, vous leur voyez aujourd’huy porter au col l’enfant, qu’elles avoyent hyer au ventre : et ces Ægyptiennes contre-faictes ramassées d’entre nous, vont elles mesmes laver les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en la plus prochaine riviere. Outre tant de garces qui desrobent tous les jours leurs enfants en la generation comme en la conception, cette belle et noble femme de Sabinus Patricien Romain, pour l’interest d’autruy porta seule et sans secours et sans voix et gemissemens l’enfantement de deux jumeaux. Un simple garçonnet de Lacedemone, ayant derobé un renard (car ils craignoient encore plus la honte de leur sottise au larecin, que nous ne craignons la peine de nostre malice) et l’ayant mis souz sa cappe, endura plustost qu’il luy eust rongé le ventre, que de se descouvrir. Et un autre, donnant de l’encens à un sacrifice, se laissa brusler jusques à l’os, par un charbon tombé dans sa manche, pour ne troubler le mystere. Et s’en est veu un grand nombre pour le seul essay de vertu, suyvant leur institution, qui ont souffert en l’aage de sept ans, d’estre fouettez jusques à la mort, sans alterer leur visage. Et Cicero les a veuz se battre à trouppes : de poings, de pieds, et de dents, jusques à s’esvanouir avant que d’advouer estre vaincus. Nunquam naturam mos vinceret : est enim ea semper inuicta ; sed nos vmbris, deliriis, otio, languore, desidia, animum infecimus : opinionibus malóque more delinitum molliuimus. Chacun sçait l’histoire de Scevola, qui s’estant coulé dans le camp ennemy, pour en tuer le chef, et ayant failly d’attainte, pour reprendre son effect d’une plus estrange invention, et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le Roy qu’il vouloit tuer, non seulement son desseing, mais adjousta qu’il y avoit en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que luy. Et pour montrer quel il estoit, s’estant faict apporter un brasier, veid et souffrit griller et rostir son bras, jusques à ce que l’ennemy mesme en ayant horreur, commanda oster le brasier. Quoy, celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son livre pendant qu’on l’incisoit ? Et celuy, qui s’obstina à se mocquer et à rire à l’envy des maux, qu’on luy faisoit : de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoient, et toutes les inventions des tourmens redoublez les uns sur les autres luy donnerent gaigné ? Mais c’estoit un Philosophe. Quoy ? un gladiateur de Cæsar, endura tousjours riant qu’on luy sondast et detaillast ses playes. Quis mediocris gladiator ingemuit ? quis vultum mutauit vnquam ? Quis non modò stetit, verùm etiam decubuit turpiter ? Quis cùm decubuisset, ferrum recipere iussus, collum contraxit ? Meslons y les femmes. Qui n’a ouy parler à Paris de celle, qui se fit escorcher pour seulement en acquerir le teint plus frais d’une nouvelle peau ? Il y en a qui se sont fait arracher des dents vives et saines, pour en former la voix plus molle, et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d’exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre ? Que ne peuvent-elles ? Que craignent-elles, pour peu qu’il y ait d’agencement à esperer en leur beauté ?

Vellere queis cura est albos à stirpe capillos, Et faciem dempta pelle referre nouam.

J’en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à point nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnolé, quelle gehenne ne souffrent elles guindées et sanglées, avec de grosses coches sur les costez, jusques à la chair vive ? ouy quelques fois à en mourir.

Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps, de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole : et nostre Roy en recite des notables exemples, de ce qu’il en a veu en Poloigne, et en l’endroit de luy mesme. Mais outre ce que je sçay en avoir esté imité en France par aucuns, quand je veins de ces fameux Estats de Blois, j’avois veu peu auparavant une fille en Picardie, pour tesmoigner l’ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon, qu’elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames : et afin que la merque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe, et l’y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang, et former la cicatrice. Gents qui l’ont veu, l’ont escrit, et me l’ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras, ou dans les cuisses.

Je suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire. Car la Chrestienté nous en fournit à suffisance. Et apres l’exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force, qui par devotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy S. Loys porta la here jusques à ce que sur sa vieillesse, son confesseur l’en dispensa ; et que tous les Vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre, de cinq chainettes de fer, que pour cet effet on portoit emmy ses besongnes de nuict. Guillaume nostre dernier Duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d’Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement un corps de cuirasse, sous un habit de religieux, par penitence. Foulques Comte d’Anjou alla jusques en Jerusalem, pour là se faire foëtter à deux de ses valets, la corde au col, devant le sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne void-on encore tous les jours au Vendredy S. en divers lieux un grand nombre d’hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et perçer jusques aux os ? Cela ay-je veu souvent et sans enchantement. Et disoit-on (car ils vont masquez) qu’il y en avoit, qui pour de l’argent entreprenoient en cela de garantir la religion d’autruy ; par un mespris de la douleur, d’autant plus grand, que plus peuvent les éguillons de la devotion, que de l’avarice.

Q. Maximus enterra son fils Consulaire : M. Cato le sien Preteur designé : et L. Paulus les siens deux en peu de jours, d’un visage rassis, et ne portant nul tesmoignage de deuil. Je disois en mes jours, de quelqu’un en gaussant, qu’il avoit choué la divine justice. Car la mort violente de trois grands enfants, luy ayant esté envoyée en un jour, pour un aspre coup de verge, comme il est à croire : peu s’en fallut qu’il ne la print à faveur et gratification singuliere du ciel. Je n’ensuis pas ces humeurs monstrueuses : mais j’en ay perdu en nourrice, deux ou trois, si non sans regret, au moins sans fascherie. Si n’est-il guere accident, qui touche plus au vif les hommes. Je voy assez d’autres communes occasions d’affliction, qu’à peine sentiroy-je, si elles me venoient. Et en ay mesprisé quand elles me sont venuës, de celles ausquelles le monde donne une si atroce figure, que je n’oserois m’en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur, non in natura, sed in opinione esse ægritudinem.

L’opinion est une puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la seurté et le repos, qu’Alexandre et Cæsar ont faict l’inquietude et les difficultez ? Terez le Pere de Sitalcez souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit advis qu’il n’y avoit point difference entre luy et son pallefrenier.

Caton Consul, pour s’asseurer d’aucunes villes en Espaigne, ayant seulement interdict aux habitans d’icelles, de porter les armes : grand nombre se tuerent : Ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse. Combien en sçavons nous qui ont fuy la douceur d’une vie tranquille, en leurs maisons parmy leurs connoissans, pour suyvre l’horreur des deserts inhabitables ; et qui se sont jettez à l’abjection, vilité, et mespris du monde, et s’y sont pleuz jusques à l’affectation ? Le Cardinal Borromee, qui mourut dernierement à Milan, au milieu de la desbauche, à quoy le convioit et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l’air de l’Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austere, que la mesme robbe qui luy servoit en esté, luy servoit en hyver : n’avoit pour son coucher que la paille : et les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genoux, ayant un peu d’eau et de pain à costé de son livre : qui estoit toute la provision de ses repas, et tout le temps qu’il y employoit. J’en scay qui à leur escient ont tiré et proffit et avancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens. Si la veuë n’est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant : mais les plus plaisans et utiles de noz membres, semblent estre ceux qui servent à nous engendrer : toutesfois assez de gens les ont prins en hayne mortelle, pour cella seulement, qu’ils estoient trop aymables ; et les ont rejettez à cause de leur prix. Autant en opina des yeux, celuy qui se les creva.

La plus commune et plus saine part des hommes, tient à grand heur l’abondance des enfants : moy et quelques autres, à pareil heur le defaut.

Et quand on demande à Thales pourquoy il ne se marie point : il respond, qu’il n’ayme point à laisser lignée de soy.

Que nostre opinion donne prix aux choses ; il se void par celles en grand nombre, ausquelles nous ne regardons pas seulement, pour les estimer : ains à nous. Et ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs utilitez : mais seulement nostre coust à les recouvrer : comme si c’estoit quelque piece de leur substance : et appellons valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m’advise, que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu’elle poise, elle sert, de ce mesmes qu’elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L’achat donne tiltre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la devotion, et l’aspreté à la medecine.

Tel pour arriver à la pauvreté jetta ses escus en cette mesme mer, que tant d’autres fouillent de toutes pars pour y pescher des richesses. Epicurus dit que l’estre riche n’est pas soulagement, mais changement d’affaires. De vray, ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict l’avarice. Je veux dire mon experience autour de ce subject.

J’ay vescu en trois sortes de condition, depuis estre sorty de l’enfance. Le premier temps, qui a duré pres de vingt années, je le passay, n’ayant autres moyens, que fortuites, et despendant de l’ordonnance et secours d’autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despense se faisoit d’autant plus allegrement et avec moins de soing, qu’elle estoit toute en la temerité de la fortune. Je ne fu jamais mieux. Il ne m’est oncques avenu de trouver la bource de mes amis close : m’estant enjoint au delà de toute autre necessité, la necessité de ne faillir au terme que j’avoy prins à m’acquiter, lequel ils m’ont mille fois alongé, voyant l’effort que je me faisoy pour leur satisfaire : en maniere que j’en rendoy une loyauté mesnagere, et aucunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer ; comme si je deschargeois mes espaules d’un ennuyeux poix, et de cette image de servitude. Aussi qu’il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste, et contenter autruy. J’excepte les payements ou il faut venir à marchander et conter : car si je ne trouve à qui en commettre la charge, je les esloigne honteusement et injurieusement tant que je puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n’est rien que je haysse comme à marchander : c’est un pur commerce de trichoterie et d’impudence. Apres une heure de debat et de barguignage, l’un et l’autre abandonne sa parolle et ses sermens pour cinq sous d’amendement. Et si empruntois avec desadvantage. Car n’ayant point le cœur de requerir en presence, j’en renvoyois le hazard sur le papier, qui ne fait guere d’effort, et qui preste grandement la main au refuser. Je me remettois de la conduitte de mon besoing plus gayement aux astres, et plus librement que je n’ay faict depuis à ma providence et à mon sens.

La plus part des mesnagers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude, et ne s’advisent pas, premierement, que la plus part du monde vit ainsi. Combien d’honnestes hommes ont rejetté tout leur certain à l’abandon, et le font tous les jours, pour cercher le vent de la faveur des Roys et de la fortune ? Cæsar s’endebta d’un million d’or outre son vaillant, pour devenir Cæsar. Et combien de marchans commencent leur trafique par la vente de leur metairie, qu’ils envoyent aux Indes,

Tot per impotentia freta ?

En une si grande siccité de devotion, nous avons mille et mille Colleges, qui la passent commodément, attendans tous les jours de la liberalité du Ciel, ce qu’il faut à eux disner.

Secondement, ils ne s’advisent pas, que cette certitude, sur laquelle ils se fondent, n’est guere moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Je voy d’aussi pres la misere au dela de deux mille escus de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car outre ce que le sort a dequoy ouvrir cent breches à la pauvreté au travers de nos richesses, n’y ayant souvent nul moyen entre la supreme et infime fortune,

Fortuna uitrea est : tunc, quum splendet, frangitur.

Et envoyer cul sur pointe toutes nos deffences et levées ; je trouve que par diverses causes, l’indigence se void autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n’en ont point : et qu’à l’avanture est elle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compagnie des richesses : Elles viennent plus de l’ordre, que de la recepte ; Faber est suæ quisque fortunæ. Et me semble plus miserable un riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauvre. In diuitiis inopes, quod genus egestatis grauissimum est.

Les plus grands princes et plus riches, sont par pauvreté et disette poussez ordinairement à l’extreme necessité. Car en est-il de plus extreme, que d’en devenir tyrans, et injustes usurpateurs des biens de leurs subjets ?

Ma seconde forme, ç’a esté d’avoir de l’argent. A quoy m’estant prins, j’en fis bien tost des reserves notables selon ma condition : n’estimant pas que ce fust avoir, sinon autant qu’on possede outre sa despense ordinaire : ny qu’on se puisse fier du bien, qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu’elle soit. Car quoy, disoy-je, si j’estois surpris d’un tel, où d’un tel accident ? Et à la suitte de ces vaines et vitieuses imaginations, j’allois faisant l’ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens : Et sçavois encore respondre à celuy qui m’alleguoit que le nombre des inconveniens estoit trop infiny ; que si ce n’estoit à tous, c’estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. J’en faisoy un secret : et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent, qu’en mensonge : comme font les autres, qui s’appauvrissent riches, s’enrichissent pauvres : et dispensent leur conscience de tesmoigner jamais sincerement de ce qu’ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allois-je en voyage ? il ne me sembloit estre jamais suffisamment pourveu : et plus je m’estois chargé de monnoye, plus aussi je m’estois chargé de crainte : Tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoyent mon bagage : duquel, comme d’autres que je connois, je ne m’asseurois jamais assez, si je ne l’avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy ? combien de soupçons et pensements espineux, et qui pis est incommunicables ? J’avois tousjours l’esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir. Si je n’en faisois du tout tant que j’en dis, au moins il me coustoit à m’empescher de le faire. De commodité, j’en tirois peu ou rien : Pour avoir plus de moyen de despense, elle ne m’en poisoit pas moins. Car (comme disoit Bion) autant se fache le chevelu comme le chauve, qu’on luy arrache le poil : Et depuis que vous estes accoustumé, et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n’est plus à vostre service : vous n’oseriez l’escorner. C’est un bastiment qui, comme il vous semble, croullera tout, si vous y touchez : il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l’entamer : Et au paravant j’engageois mes hardes, et vendois un cheval, avec bien moins de contrainte et moins envis, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal aysement peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouver, és choses qu’on croit bonnes) et arrester un poinct à l’espargne : on va tousjours grossissant cet amas, et l’augmentant d’un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens : et l’establir toute en la garde, et n’en user point.

Selon cette espece d’usage, ce sont les plus riches gents du monde, ceux qui ont charge de la garde des portes et meurs d’une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaricieux à mon gré.

Platon renge ainsi les biens corporels ou humains : la santé, la beauté, la force, la richesse : Et la richesse, dit-il, n’est pas aveugle, mais tresclair-voyante, quand elle est illuminee par la prudence.

Dionysius le fils, eut bonne grace. On l’advertit que l’un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor ; il luy manda de le luy apporter ; ce qu’il fit, s’en reservant à la desrobbee quelque partie ; avec laquelle il s’en alla en une autre ville, où ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu’entendant Dionysius, luy fit rendre le demeurant de son thresor ; disant que puis qu’il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers.

Je fus quelques annees en ce point : Je ne sçay quel bon dæmon m’en jetta hors tres-utilement, comme le Syracusain ; et m’envoya toute cette conserve à l’abandon : le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination : Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j’en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reglee. C’est que je fais courir ma despence quand et quand ma recepte ; tantost l’une devance, tantost l’autre : mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journee, et me contente d’avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires : aux extraordinaires toutes les provisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j’amasse, ce n’est que pour l’esperance de quelque voisine emploite ; et non pour acheter des terres, dequoy je n’ay que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum, pecunia est : non esse emacem, vectigal est. Je n’ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu’il m’augmente. Diuitiarum fructus est in copia : copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivee en un aage naturellement enclin à l’avarice, et que je me vois desfaict de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies.

Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l’accroist de chevance, n’estoit pas accroist d’appetit, au boire, manger, dormir, et embrasser sa femme : et qui d’autre part, sentoit poiser sur ses espaules l’importunité de l’œconomie, ainsi qu’elle faict à moy ; delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses ; et luy feit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encor qu’il estoit en train d’accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre : moyennant qu’il prinst la charge de l’entretenir et nourrir honnestement, comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres-heureusement : et esgalement contents du changement de leur condition. Voyla un tour que j’imiterois de grand courage.

Et loue grandement la fortune d’un vieil Prelat, que je voy s’estre si purement demis de sa bourse, et de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu’il a coulé un long espace d’annees, autant ignorant cette sorte d’affaires de son mesnage, comme un estranger. La fiance de la bonté d’autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne voy point d’ordre de maison, ny plus dignement ny plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reiglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement : et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d’autres occupations, qu’il suit, plus convenables, plus tranquilles, et selon son cœur.

L’aisance donc et l’indigence despendent de l’opinion d’un chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content : et en cella seul la creance se donne essence et verité.

La fortune ne nous fait ny bien ny mal : elle nous en offre seulement la matiere et la semence : laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne, et applique comme il luy plaist : seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse.

Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution : comme les accoustremens nous eschauffent non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir : qui en abrieroit un corps froid, il en tireroit mesme service pour la froideur : ainsi se conserve la neige et la glace.

Certes tout en la maniere qu’à un faineant l’estude sert de tourment, à un yvrongne l’abstinence du vin, la frugalité est supplice au luxurieux, et l’exercice gehenne à un homme delicat et oisif : ainsi en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d’elles mesmes : mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un’ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Un aviron droit semble courbe en l’eau. Il n’importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye.

Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n’en trouvons nous quelcun qui face pour nous ? Et de tant d’especes d’imaginations qui l’ont persuadé à autruy, que chacun n’en applique il à soy un le plus selon son humeur ? S’il ne peut digerer la drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu’il la prenne lenitive pour le soulager. Opinio est quædam effœminata ac leuis : nec in dolore magis, quàm eadem in voluptate : qua, quum liquescimus fluimúsque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, vt tibi imperes. Au demeurant on n’eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l’aspreté des douleurs, et humaine foiblesse. Car on la contraint de se rejetter à ces invincibles repliques : S’il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n’est aucune necessité.

Nul n’est mal long temps qu’à sa faute.

Qui n’a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie ; qui ne veut ny resister ny fuir, que luy feroit-on ?

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  • UpdatedApril 20, 2022
  • LicensePublic domain
  • Source Montaigne, Michel de. Essais. Edited by Marie de Gournay. Paris: Abel l’Angelier, 1598.

How to cite this page

  • Montaigne, Michel de. “Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en avons.” HyperEssays.net. Last modified April 20, 2022. https://hyperessays.net/gournay/book/I/chapter/40/