Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 18
Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’apres la mort

Scilicet ultima semper Expectanda dies homini est, dicíque beatus Ante obitum nemo, supremáque funera debet

Les enfans sçavent le conte du Roy Crœsus à ce propos : lequel ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de l’execution, il s’escria, O Solon, Solon. Cela rapporté à Cyrus, et s’estant enquis que c’estoit à dire, il luy fit entendre, qu’il verifioit lors à ses despends l’advertissement qu’autrefois luy avoit donné Solon : que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuvent appeller heureux, jusques à ce qu’on leur ayt veu passer le dernier jour de leur vie, pour l’incertitude et varieté des choses humaines, qui d’un bien leger mouvement se changent d’un estat en autre tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu’un qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu’il estoit venu fort jeune à un si puissant estat : Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en fait des menuysiers et greffiers à Rome : des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe : d’un conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d’armees, il s’en faict un miserable suppliant des belitres officiers d’un Roy d’Ægypte : tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et du temps de nos Peres ce Ludovic Sforce dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l’Italie, on l’a veu mourir prisonnier à Loches : mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefve du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main d’un Bourreau ? indigne et barbare cruauté ! Et mille tels exemples. Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre l’orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs de ça bas.

Vsque adeò res humanas res abdita quædam Obterit, & pulchros fasces sævásque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere uidetur.

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renverser en un moment ce qu’elle avoit basty en longues annees ; et nous fait crier apres Laberius, Nimirum hac die vna plus vixi, mihi quàm viuendum fuit.

Ainsi se peut prendre avec raison, ce bon advis de Solon. Mais d’autant que c’est un Philosophe, à l’endroit desquels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d’heur ny de malheur : et sont les grandeurs et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente, je trouve vray-semblable, qu’il ait regardé plus avant ; et voulu dire que ce mesme bonheur de nostre vie, qui depend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’une ame reglee, ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy ait veu jouer le dernier acte de sa comedie : et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : Ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidens ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loisir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort, et de nous, il n’y a plus que feindre, il faut parler François ; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.

Nam ueræ uoces tum demum pectore ab imo Eijciuntur, & eripitur persona, manet res.

Voila pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre jour, c’est le jour juge de tous les autres : c’est le jour, dit un ancien, qui doit juger de toutes mes annees passees. Je remets à la mort l’essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur.

J’ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu’on avoit eu de luy jusques alors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme : Il nous faut voir mourir, fit-il, avant que d’en pouvoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l’honneur et grandeur de sa fin. Dieu l’a voulu comme il luy a pleu : mais en mon temps trois les plus execrables personnes, que je conneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des morts reglees, et en toute circonstance composees jusques à la perfection.

Il est des morts braves et fortunees. Je luy ay veu trancher le fil d’un progrez de merveilleux avancement : et dans la fleur de son croist, à quelqu’un, d’une fin si pompeuse, qu’à mon advis ses ambitieux et courageux desseins, n’avoient rien de si haut que fut leur interruption. Il arriva sans y aller, où il pretendoit, plus grandement et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et devança par sa cheute, le pouvoir et le nom, où il aspiroit par sa course.

Au jugement de la vie d’autruy, je regarde tousjours comment s’en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est a dire quietement et sourdement.

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Metadata

  • UpdatedMarch 14, 2022
  • LicensePublic domain
  • Source Montaigne, Michel de. Essais. Edited by Marie de Gournay. Paris: Abel l’Angelier, 1598.

How to cite this page

  • Montaigne, Michel de. “Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’apres la mort.” HyperEssays.net. Last modified March 14, 2022. https://hyperessays.net/gournay/book/I/chapter/18/