Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 12
De la Constance

La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconveniens qui nous menassent, ny par consequent d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se jouë principalement à porter de pied ferme, les inconveniens où il n’y a point de remede. De maniere qu’il n’y a soupplesse de corps, ny mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s’il sert à nous garentir du coup qu’on nous rue.

Plusieurs nations tresbelliqueuses se servoient en leurs faits d’armes, de la fuitte, pour advantage principal, et montroient le dos à l’ennemy plus dangereusement que leur visage.

Les Turcs en retiennent quelque chose.

Et Socrates en Platon se mocque de Laches, qui avoit definy la fortitude, se tenir ferme en son rang contre les ennemis. Quoy, fait-il, seroit ce donc lascheté de les battre en leur faisant place ? Et luy allegue Homere, qui louë en Æneas la science de fuïr. Et parce que Laches se r’advisant, advouë cet usage aux Scythes ; et en fin generallement à tous gens de cheval : il luy allegue encore l’exemple des gens de pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combattre de pied ferme) qui en la journee de Platees, ne pouvans ouvrir la phalange Persienne, s’adviserent de s’escarter et sier arriere : pour, par l’opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en les poursuivant. Par où ils se donnerent la victoire.

Touchant les Scythes, on dit d’eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu’il manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousjours reculant devant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez (car ainsi se nommoit-il) fit response, que ce n’estoit pour avoir peur de luy, ny d’homme vivant : mais que c’estoit la façon de marcher de sa nation : n’ayant ny terre cultivee, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l’ennemy en peust faire profit. Mais s’il avoit si grand faim d’en manger, qu’il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouveroit à qui parler tout son saoul.

Toutesfois aux canonnades, depuis qu’on leur est planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messeant de s’esbranler pour la menace du coup : d’autant que par sa violence et vitesse nous le tenons inevitable : et en y a maint un qui pour avoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à rire à ses compagnons.

Si est-ce qu’au voyage que l’Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Provence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville d’Arle, et s’estant jetté hors du couvert d’un molin à vent, à la faveur duquel il s’estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneval et Seneschal d’Agenois, qui se promenoient sus le theatre aux arenes : lesquels l’ayant montré au seigneur de Villiers Commissaire de l’artillerie, il braqua si à propos une coulevrine, que sans ce que ledit Marquis voyant mettre le feu se lança à quartier, il fut tenu qu’il en avoit dans le corps. Et de mesmes quelques annees au paravant, Laurent de Medicis, Duc d’Urbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d’Italie, aux terres qu’on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à une piece qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane : car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l’estomach. Pour en dire le vray, je ne croy pas que ces mouvemens se fissent avecques discours : car quel jugement pouvez vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine ? et est bien plus aisé à croire, que la fortune favorisa leur frayeur : et que ce seroit moyen une autre fois aussi bien pour se jetter dans le coup, que pour l’eviter.

Je ne me puis defendre si le bruit esclattant d’une harquebusade vient à me fraper les oreilles à l’improuveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n’en tressaille : ce que j’ay veu encores advenir à d’autres qui valent mieux que moy.

Ny n’entendent les Stoïciens, que l’ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy surviennent : ains comme à une subjection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel, ou d’une ruine, pour exemple, jusques à la palleur et contraction : Ainsi aux autres passions, pourveu que son opinion demeure sauve et entiere, et que l’assiette de son discours ne souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu’il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De celuy qui n’est pas sage, il en va de mesme en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l’impression des passions ne demeure pas en lui superficielle : ains va penetrant jusques au siege de sa raison, l’infectant et la corrompant. Il juge selon icelles, et s’y conforme. Voyez bien disertement et plainement l’estat du sage Stoïque :

Mens immota manet, lacrymæ uoluuntur inanes.

Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modere.

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Metadata

  • UpdatedApril 20, 2022
  • LicensePublic domain
  • Source Montaigne, Michel de. Essais. Edited by Marie de Gournay. Paris: Abel l’Angelier, 1598.

How to cite this page

  • Montaigne, Michel de. “De la Constance.” HyperEssays.net. Last modified April 20, 2022. https://hyperessays.net/gournay/book/I/chapter/12/