Essays
Michel de Montaigne

Preface sur les Essais de Michel Seigneur de Montaigne, par sa Fille d’Alliance (1595)

Si vous demandez à quelque artisan, quel est Cæsar, il vous respondra que c’est un excellent Capitaine : Si vous le luy montrez luy-mesme sans nom avec des grandes parties par lesquelles il l’estoit, sa suffisance, labeur, vigilance perseverance, ordre, art de mesnager le temps, et de se faire aymer et craindre ; sa resolution et ses admirables conseils sur les nouvelles et promptes occurrences : si dis-je apres luy avoir fait contempler toutes ces choses, vous luy demandez quel homme c’est là : certes il le vous donnera volontiers pour l’un des fuyards de la bataille de Pharsale : parce que pour juger d’un grand Capitaine, il faut l’estre soy-mesme, ou capable de le devenir par instruction.

Il ne sert guere à un Athlete de monster la force et vigueur de ses members à quelque cheval, pour luy faire croire qu’il emportera le prix de la lucte, puis qu’il est incapable de sentir si c’est par les cheveux qu’il s’y faut prendre. Enquerez sembablement cet homme, ce qu’il luy semble de Platon, il vous remplira l’oreille des loüanges d’un celeste Philosophe : mais si vous laissez tomber en ses mains le Sympose, ou l’Apologie, il len fera des cornets à poivre : et s’il entre la bouticque d’Apelles, il emportera bien son tableau, mais il n’achetera que le nom du peintre.

Ces considerations m’ont tousjours mise en double de la valleur des livres et des esprits (je ne parle pas des anciens, de qui nous eslevons la reputation, non par nous, ains par l’autorité des belles ames qui nous ont precedez en leur cognoissance) que le credit populaire suivoit : tant à cause que la fortune et la raison logent rarement ensemble : que par ce que je discernois aussi, que celuy qui gaignoit multitude d’admirateurs, ne pouvoit pas estre grand, puis que, pour avoir beaucoup de juges, il faut avoir beaucoup de semblables, ou d’approchans au moins.

Le vulgaire est une foulle d’aveugles : quiconque se vente de son approbation, se vente d’etre honneste homme à qui ne le voit pas. C’est une espece d’injure, d’etre loüé de ceulx que vous ne voudriez pas ressembler. Qu’est-ce donc que le dire de la commune ? c’est ce que nulle ame sage ne voudroit ne dire ne croire : la raison ? le contrepoil de son opinion. Et trouve la reigle de bien vivre aussi certaine à fuyr l’exemple et le sens du siecle, qu’à suivre la Philosophie ou la Theologie. Il ne faut entrer chez le peuple, que pour le plaisir d’en sortir. Et peuple et vulgaire s’estend jusques là, qu’il est en un estat moins de non vulgaires, que de Princes.

Tu devines ja Lecteur, que je me veux plaindre du froid recueil, que nos hommes ont fait aux Essais : et cuydes peult estre avoir suject d’accuser ma querimonie, en ce que leur ouvrier mesme dit que l’approbation publicque l’encouragea d’amplifier les premiers.

Certes si nous estions de ceux qui croyent, que la plus insigne des vertus c’est de se mescognoitre soy-mesme ; je te dirois qu’il a pensé, pour gagner la couronne d’humilité, que la renommee de ce livre suffist à son merite : mais parce qu’il n’est rien que nous hayons tant que l’usage de ceste ancienne Lamye, aveugle chez elle, et clairvoiante ailleurs, d’autant que nous sçavons, que qui ne se cognoit bien, ne peult bien user de soy-mesme ; je te diray que la faveur publicque dont il parle, n’est pas celle qu’il cuidoit qu’on luy deult, mais bien celle qu’il pensoit tant moins obtenir, qu’une plus plaine, et plus perfaicte luy estoit mieux deuë.

Je rends un sacrifice à la fortune, qu’une si fameuse, et digne main que celle de Justus Lipsius, ayt ouvert les portes de louange aux Essais : Et en ce qu’elle l’a choisy pour en parler le premier, elle a voulu luy defferer une prerogative de suffisance ; et nous advertir tous de l’escouter comme nostre maistre.

On estoit prest à me donner de l’hellebore, lors que, comme ils me furent fortuitement mis en main au sortir de l’enfance, ils me transsissoient d’admiration, si je ne me fusse à propos targuee de l’eloge, que ce personnage leur avoit rendu dez quelques annees, m’estant monstré lors que je vis premierement leur auteur mesme, que ce m’est tant de gloire d’appeller Pere, apres qu’ils m’eurent fait souhaitter deux ans, cette sienne rencontre, avec la vehemente solicitude que plusieurs ont cognue, et nul sans crier miracle.

Plantinus nunc adest, (dit Lipsius, en l’epistre 43. Centurie 1.) feriò à me monitus de Thalete illo Gallico, etc. Et puis : Apud nos scilicet sapientia illa non habitat. Et en la marge se lit : Ita indigetaui probum, sapientem librum Michaëlis Montani. En l’epistre 45. Centurie 2. qu’il escrit à luy-mesme : Non blandiamur inter nos, ego te talem censeo, qualem publicè descripsi uno uerbo. Inter septem illos te referam, aut si quid sapientius illis septem.

C’est parler cela Lipsius, et les Essais estoyent esgallement capables, qui d’impartir, qui de meriter l’extreme honneur. C’est de telles ames qu’il faut souhaitter la ressemblance, et la bonne opinion.

Quel malheur n’a voulu, que je te puisse aussi produire les lettres, que le sieur d’Ossat luy escrivit sur le mesme suject ? Homme, pour la recommandation duquel, à ceux qui ne cognoissent pas son prix, il suffit de dire, que c’estoit la personne d’Italie où ce Gascon reside, plus aymee, et plus estimee de mon Pere : et ne puis, Lecteur, l’appeller autrement : car je ne suis moy-mesme, que par où je suis sa fille. Si n’a il point tenu à la diligente recherche de madame de Montaigne, qu’elle ne les ait trouvees parmy les papiers du deffunct, quand elle m’envoya ces derniers escripts pour les mettre au jour. Elle a tout son pays pour tesmoing d’avoir rendu les offices d’une tres-ardente amour conjugale à la memoire de son mary, sans espargner travaux ny despence : mais je puis tesmoigner en verité pour le particulier de ce livre, que son maistre mesme n’en eust jamais eu tant de soing, et plus considerable de ce qu’il se r’encontroit en saison, en laquelle la langueur, où les pleurs, et les douleurs de sa perte l’avoient precipitee, l’en eust peu justement, et decemment dispenser.

Qualifierons nous ces larmes odieuses ou desirables ? veu que si Dieu l’a reservee au plus lamentable des veufvages ; il luy a pour le moins assigné quand et quand en luy le plus honnorable tiltre qui soit entre les femmes ? Et n’est Dame de merite et de valeur, qui n’aymast mieux avoir eu son mary, qu’en avoir nul autre, tel qu’il soit. Haut, et glorieux advantage, que le pis dont Dieu l’ait estimee digne, reste encore achetable au prix de toute autre felicité. Chaqu’un luy doibt, sinon autant de graces, aumoins autant de louanges que je faiz : d’avoir voulu r’embrasser, et r’échauffer en moy les cendres de son mary ; et non pas l’espouser, mais se rendre une autre luy-mesme ; ressuscitant en elle à son trespas, une affection où jamais elle n’avoit participé que par les oreilles : voire luy restituer un nouvel image de vie par la continuation de l’amitié qu’il me portoit.

Les Essais m’ont tousjours servy de touche, pour esprouver les esprits, requerant mille et mille de me donner instruction de ce que j’en devois estimer, afin de m’instruire, selon le degré du bien qu’ils en jugeroient, le bien que je debvois juger d’eux-mesmes.

Le jugement est l’office de tous auquel les hommes s’applicquent de plus diverse mesure : le plus rare present que Dieu leur face ; leur perfection. Tous biens, ouy les essenciels, leur sont inutiles, si cestuy-là ne les mesnage, et la vertue mesme tient sa forme de luy. Le seul jugement esleve les humains sur les bestes, Socrates sur eux, Dieu sur luy. Le seul jugement met en droicte possession de Dieu : cela s’appelle l’adorer, et l’ignorer.

Vous plaist il avoir l’esbat de veoir eschauder plaisamment les Censeurs des Essais ? mettez les sur les livres anciens : je ne dis pas pour leur demander, si Plutarque, et Seneque sont de grands autheurs : car la reputation les dresse en ce point là : mais pour sçavoir de quelle part ils le sont plus : si c’est au jugement, si c’est en l’esprit : qui frappe plus ferme en tel, et tel endroict : quelle a deu estre leur fin en escrivant : quelle des fins d’escrire est la meilleure : quelle de leurs pieces ils pourroient perdre avec moins d’interest : quelle ils devroient garder avant toutes, et pourquoy. Fay leur apres esplucher une comparaison de l’utilité de leur doctrine, contre celle d’autres escrivains ; et finablement trier ceux de tous qu’ils aymeroient mieux ressembler et dissembler. Quiconque sçaura pertinemment respondre de cela, je luy donne loy de corriger ma creance des Essais.

Bien heureux es tu, Lecteur, si tu n’es pas d’un sexe, qu’on ait interdit de tous les bien, l’interdisant de la liberté, et encores interdit de toutes les vertus, luy soubstrayant le pouvoir, en la moderation de l’usage duquel elles se forment : affin de luy constituer pour vertu seulle et beatitude, ignorer et souffir. Bien heureux, qui peuz estre sage sans crime, le sexe te concedant toute action, et parolle juste, et le credit d’en estre creu, ou pour le moins escouté.

De moy, veux-je mettre mes gens à cet examen, ou il y a des cordes que les doigts feminins ne doibvent, dit-on, toucher : ou bien, eussé-je les argumens de Carneades, il n’y a si chetif qui ne me r’embarre avec solenne approbation de la compagnie assistante, par un soubsris, un hochet, on quelque plaisanterie, quand il aura dit, « C’est une femme qui parle. »

Tel se taisant par mespris ravira le monde en admiration de sa gravité, qu’il raviroit d’autre sorte à l’adventure, si vous l’obligiez de mettre un peu par escript, ce qu’il eust voulu respondre aux propositions, et repliques de ceste femelle, s’elle eust esté masle.

Un autre arresté de sa foiblesse à my-chemin, souz couleur de ne vouloir pas importuner son adversaire, sera dit victorieux, et courtois ensemble. Cetuy-là disant trente sottises, emportera le prix encore par sa barbe. Cestuy-cy sera frappé qui n’a pas l’entendement de le sentir d’une main de femme : et tel autre le sent, qui tourne le discours en risee, ou bien en escopterie de caquet perpetuel, sans donner place aux responces : ou il le tourne ailleurs, et se met à vomir plaisamment force belles choses qu’on ne luy demande pas.

Lui qui sçait combien il est aysé de faire son proffit des oreilles de l’assistance, qui pour se trouver tres-rarement capable de juger de l’ordre et conduitte de la dispute, et de la force des combatans, ou de ne s’esblouyr pas à l’esclat de ceste vaine science qu’il crache (comme s’il estoit question de rendre compte de sa leçon, et non pas de respondre) ne peult s’appercevoir quand ces gallanteries là, sont fuitte, ou victoire.

Cet autre en fin, bravant une femme fera cuider à sa grand’ mere, que s’il n’estoit pitoyable, Hercules ne vivroit pas. Heureux à qui pour emporter le prix il ne faille que fuir les coups ; et qui puisse acquerir autant de gloire qu’il veult espargner de labeur. Bravant dis-je une femme offusquee et atteree en outre, d’une profonde tardiveté d’entendement et d’invention, d’une memoire si tendre, que trois raisons d’un adversaire qu’elle voudroit retenir en disputant, l’accablent, de la simplicité de sa condition, et sur tout d’un visage le plus ridiculement mol du monde.

Je veux un mal si horrible à cette imperfection qui me blesse tant, qu’il faut que je l’injurie en public. Je pardonne à ceux qui s’en mocquent : se sont ils obligez d’etre aussi habiles qu’Aristippus, ou Xenophon, pour aller discerner souz un visage qui rougit, autre chose qu’un esprit sot, ou vaincu ? Et si leur pardonne encore de penser, que telles confessions, que cecy, partent de folie : il est bien vray qu’elles sont esgalement communes aux fols, et aux sages : mais aux sages de tel degré que je ne puis aller jusques là.

Pour venir à nos Essais, quant aux reproches particuliers qu’on leur fait, je ne les daignerois r’abatre, afin de les remettre en grace avec les calomniateurs : mais j’en veux dire un mot en faveur de quelques esprits qui meritent bien qu’on employe un advertissement, pour les garder de chopper apres eux.

Premierement ils reprennent au langage quelque usurpation du Latin, et la fabricque de nouveaux mots : Je responds que je leur donne gaigné, s’ils peuvent dire pere, ny mere, frere, sœur, boire, manger, veiller, dormir, aller, veoir, sentir, ouyr, et toucher, ny tout le reste en somme des plus communs vocables qui tombent en nostre usage, sans parler Latin. « Ouy, mais le besoin d’exprimer nos conceptions nous contraint à l’emprunt de ceulx là : » et le besoin de ce personnage tout de mesme, l’a contraint d’emprunter outre toy, ceux-cy, pour exprimer ses conceptions, qui sont outre les tiennes.

Je sçay bien qu’on a rendu les plus excellens livres en nostre langue, où les traducteurs se sont rendus plus superstitieux d’innover et puiser aux sources estrangeres : Mais on ne dit pas außi, que les Essais resserrent en une ligne, ce qu’ils trainent en quatre : ny que nous ne sommes point assez sçavans, ny moy, ny ceux à l’adventure qui devisent ainsi, pour sentir si leur traduction est par tout aussi roide, que leur autheur.

J’ayme à dire, gladiateur, j’ayme à dire, escrimeur à outrance, aussi fact ce livre : mais qui m’astreindroit à quitter l’un des deux, je retiendrois pour la brieveté, gladiateur : et si sçay bien quel bruit on en menera : partout en chose semblable je ferois de mesme. Je sçay bien qu’il faut user de bride aux innovations et aux emprunts : mais n’est-ce pas une grand’ sottise, de dire que si l’on ne deffend autre chose que d’y proceder, sans regle, on le prohibe aux Essais, apres l’avoir permis au Romant de la rose : veu mesme que son siecle n’estoit pressé, non plus que le nostre, sinon de la seule necessité d’amendement ? car avant ce vieil jure on ne laissoit pas de parler, et se faire entendre autant qu’on vouloit.

Où la force d’esprit manque, les motz ne manquent jamais. Et suis en doubte au rebours qu’en cette large, et profonde uberté de la langue Grecque, ils ne manquassent encore souvent à Socrates, et à Platon. On ne peut representer, que les conceptions communes par les mots communs : Quiconque en a d’extraordinaires, doit chercher des termes à s’exprimer. C’est au reste l’impropre innovation qu’il faut blasmer, et non l’innovation, aux choses, qu’on peut rendre meilleures.

Ces gens icy sont plaisans, de syndiquer l’innovation absolüement en l’idiome François ; parce qu’Æschynes et Caluus l’eussent condemnée aux leurs : sans considerer, qu’une qualité contraire, sçavoir est imperfection à cestuy-là, perfection à ceux-cy, rend l’accession esgalement bien à luy, et mal à eux. C’est faire comme le singe qui s’enfuiroit bel erre, de peur qu’on ne le prist par la queue, s’il avoit ouy dire qu’un renard auroit esté happé par là.

N’ont ils pas aussi raison, je vous prie, qui pour huict, ou dix motz qui leur sembleront estrangers, ou hardis, ou quelque maniere de parler Gasconne, en cet ouvrage, celeste par tout, et au langage mesme, suiveront l’exemple de celuy, qui contemplant à loisir Venus toute nüe, ne feit semblant ny d’admirer, ny de dire mot, jusques à ce qu’un fil bigarré, peut estre, qu’il apperceut au tissu de son ceston, luy feit envie de parler, pour mesdire ?

Quand je le deffends de telles charges, je me mocque : prions les que pour luy reprocher plus plaisamment ses erreurs, ils se mettent à les contrefaire. Qu’ilz nous forgent cent vocables à leur poste, pourveu qu’un en die trois ou quatre ordinaires : et vocales qui percent, où les autres frayent simplement. Qu’ilz nous representent mille nouvelles phrases, qui dient en demy ligne, le subject, le succes, et la louange de quelque chose ; tres-belles, delicates, vifves, et vivifiantes phrases ; mille metaphores esgalement admirables, et inouyes ; mille tres­propres applications de motz enforcis et approfondis, à divers et nouveaux sens : (car voilà l’innovation que j’y treuve, et qui, si c’est par la grace de Dieu, celle qu’on craint, n’est pas aumoins celle qu’on imite) et tout cela dis-je, sans qu’un Lecteur y puisse rien accuser, que nouveauté, mais bien Françoise : lors nous leur permettrons de nous attribuer leurs escritz ; affin de les descharger de la honte, qu’ils encourroient d’en porter le tiltre.

Or à mesure que jardiner à propos une langue, est un plus bel œuvre, à mesure est il permettable à moins de gens, comme dict mon Pere. C’est à quelque jeunes courtisans, sans parler de tant d’escrivains, qu’il faudroit donner de l’argent pour ne s’en mesler pas ; lesquels ne cherchent pas d’innover pour amender ; mais d’empirer leurs, ou s’ils sont egaux, doivent encores estre preferez par l’usage ; et, apres tout, qui ne se peuvent rejetter qu’au mespris de l’apprentissage de nostre langue entre les estrangers, pour ne la pouvoir happer non plus que Prothée ; et d’abondant à la ruine des livres qui les ont employez.

Ilz ont beau faire, pourtant, on se mocquera bien de nostre sottise à nous autres, quand nous dirons son lever, son col, la servitude, au lieu de leurs nouveaux termes, son habiller, son coulx, son esclavitude, et semblables importantes corrections : mais quand ils viendront à chocquer avec le temps Amiot, et Ronsard sur ces mots là, qu’ils s’attendent de perdre les arsons.

Pour descrire le langage des Essais, il le faut transcrire ; il n’ennuye jamais le Lecteur, que quand il cesse : et tout y est parfaict, sauf la fin. Les Dieux, et les Deesses donnerent leur langue à ce livre, ou desormais ils ont pris la sienne. C’est le clou qui fixera la volubilité de nostre idiome, continue jusques icy : son credit qui s’eslevera jour à jour jusques au ciel, empeschant que de temps en temps on ne trouve suranné ce que nous disons aujourd’huy ; parce qu’il perseverera de le dire, et le faisant juger bon, d’autant qu’il sera sien.

On le reprend apres de la licence de ses parolles, contre la ceremonie ; dont il s’est si bien revengé luy mesme, qu’il a deschargé chacun d’en prendre la peine. Aussi n’oserions nous dire, si nous pensons, ou non, qu’un homme soit plus habille pour establir la pratique de l’amour, legitime, honneste, et sacramentalle, et sa theorique horrible, et diffamable ; et nous leur accordons en fin qu’il soit meschant, execrable, et damnable, d’oser prester la langue, ou l’oreille à l’expression de ce subject : mais qu’il soit impudique, on leur nye : Car outre que ce livre prouve fort bien, le macquerellage que les loix de la ceremonie prestent à Venus, quelz autheurs de pudicité sont ceux-ci, je vous prie, qui vont encherissant si hault la force, et la grace des effectz de Cupidon, que de faire accroire à la jeunesse, qu’on n’en peut pas ouyr seulement parler sans transport ?

S’ilz le content à des femmes, n’ont elles pas raison de mettre leur abstinence en garde contre un Prescheur, qui soustient qu’on ne peut seulement ouyr parler de la table sans rompre son jeusne ? Quoy donc Socrates, qui se levoit continent d’aupres cette belle et brillant flamme d’amour, dont la Græce, à ce qu’on disoit, n’eust sçeu porter deux, faisoit-il alors moins preuve de chasteté, par ce qu’il avoit ouy, veu, dict et touché, que ne faisoit Timon se promenant seul tandis en un desert ?

Livia selon l’opinion des sages parloit en grande et suffisante Dame, comme elle estoit, disant qu’à une femme chaste un homme nud n’est non plus qu’un image. Elle jugeoit, ou qu’il faut que le monde bannisse du tout l’Amour, et sa mere hors de ses limites, ou que s’il les y retient, c’est pipperie et batellerie, de faire la chaste pour les sequestrer de la langue, des yeux et des oreilles ; voire batellerie à ceux mesmes qui n’en ont point d’usage : d’autant qu’outre cela, que l’ouyr et veoir et dire n’est rien, ilz advouent qu’ilz y ont aumoins part, ou presomptifve, ou louablement acceptable, par le mariage.

N’eust elle pas aussi volontiers dict, que les femmes qui crient qu’on les violle par les oreilles, ou par les yeux, le feissent à dessein ; affin de pretendre cause d’ignorance de se mal garder par aillers ? La plus legitime consideration qu’elles y puissent apporter, c’est de craindre qu’on ne les tente par là : mails elles doivent avoir grand’ honte, de confesser, ne se sentir de bon or, que jusques à la couppelle ; et pudiques, que pour ce qu’elles ne trouvent qui voulust employer l’impudicité.

L’assault est le hazard du combattant ; mais il est aussi le triumphe du vainqueur. Toute vertu desire l’espreuve, comme tenant son eßence mesme du contraste. Le plus fascheux malheur qui puisse arriver à Polydamas, et Theagenes ; c’est de ne rencontrer personne, pour envier, qui la puissante palæstre de l’un, qui la viste course de l’autre ; affin de se dresser un trophée de leur cheute.

Non seulement par ambition de faire tenir sa vertu une femme sage ne fuit pas la recherche, mais encore plus par juste recognoissance de la foible condition humaine, elle l’appete : pour ne s’oser asseurer de sa continence qu’elle n’en ait une fois refusé la richesse, une autre fois, la beauté, les graces et ses propres desirs. Laissez parler le poursuivant à telle oreille, et plaindre et prier et crier : cette mesme gravité qui l’arme contre les faulces persuasions, ce sot, et ridicule vice de la legere creance, et les erreurs contre la saincte religion des ses peres, l’arme encore contre cette batterie.

Quand à l’obscurité, qu’on reprend apres en noz Essais, je n’en diray que ce mot : c’est que puisque la matiere n’est pas aussi bien pour les novices, il leur a deu suffire d’accommoder le stile à la portée des profez seulement.

On ne peut traicter les grandes choses selon l’intelligence des petits : car la comprehension des hommes ne va guere outre leur invention. Ce n’est pas icy le rudiment des apprentifs, c’est l’Alcoran des maistres : la quinte essence de la philosophie : œuvre non à gouster, mais à digerer, et chylifier ; le dernier livre qu’on doit prendre, et le dernier qu’on doit quicter.

Ilz galoppent apres ses discours couppez, extravangans, et sans obligation de traicter un poinct tout entier ; et je sens bien qu’on me va mettre de son escot en cette fricassée des resveries diverses. Surquoy je les prie de faire une liste à leur gré, d’autant d’autres subjetz qu’il en comprend, pour dire sur chacun non peu, suivant l’exemple des Essais, mais un seul mot, pourveu que ce soit tousjours le mieux qui s’y puisse dire, ainsi que mon Pere a faict ; et lors je leur prometz que non seulement je leur pardonneray, mais que j’ay recouvré maistre en eux, comme cet ancien en Socrates.

Ceux qui pretendent calomnier sa religion, pour avoir si meritoirement inscript un heretique au rolle des excellens poetes de ce temps, ou sur quelque autre punctille de pareil air, monstrent aßez qu’ilz cherchent à trouver des compagnons en la desbauche de la leur. C’est à moy d’en parler : car moy seulle avois la parfaicte cognoissance de cette grande ame, et c’est à moy d’en estre creue de bonne foy, quand ce livre ne l’esclairciroit pas : comme ayant quitté tant de magnifiques, pompeuses, et plausibles vertus, dont le monde se brave, affin d’enchoir au reproche de niaiserie que me font mes compagnes, pour n’avoir rien en partage que l’innocence, et la sincerité.

Je dis doncq avec verite certaine, que tout ainsi que jamais homme ne voulut plus de mal aux nulles et faulces religions, que luy, de mesme il n’en fut oncques un plus ennemy de tout ce qui blessoit le respect de la vraye ; et la touche de celle cy c’estoit, et pour luy, comme les Essais declarent, et pour moy sa creature, la saincte loy des peres.

Qui pourrait aussi supporter ces Titans escheleurs de Ciel, qui pensent arriver à Dieu par leurs moyens, et circonscrire ses œuvres aux limites de leur raison ? Nous disons, au lieu, que là mesme, où toutes choses sont plus incroyables, là sont plus certainement les faictz de Dieu : et que Dieu n’est çà, ne là, s’il n’y a miracle.

Icy principalement le faut-il escouter d’aguet, et se garder de broncher sur cette libre, et brusque façon de s’exprimer nonchallante, et parfois, ce semble, designante d’attiser un calomniateur ; affin que puis qu’estant des-ja meschant, il nous est justement odieux, il se declare encore un sot pour son interpretation cornuë, dont nous ayons le plaisir de le voir diffamé de deux vices. M’amuseray-je à particulariser quelques regles pour se gouverner en cette lecture ? suffit de dire en un mot, « Ne t’en mesle pas, ou sois sage. »

Je rendz graces à Dieu que parmy la confusion de tant de creances effrenées, qui traversent et tempestent son Eglise, il luy ait pleu de l’estaier d’un si ferme, et si puißant pillier : Ayant besoin de fortifier la foy des simples contre telz assaultz, il a pensé ne le pouvoir mieux faire qu’en produisant une ame, qui n’eust eu semblable depuis quatorze, ou quinze cens ans, pour la verifier de son approbabion.

Si la regilion Catholique à la naissance de cet enfant eust sçeu combien grand il devoit estre un jour, quelle apprehension eust esté la sienne de l’avoir pour adversaire, quelz vœux n’eust elle offertz affin de l’avoir pour suffragant ? Il s’agissoit à bon escient de ses affaires, alors que Dieu deliberoit s’il donneroit un si digne present à un siecle si indigne, ou si sa bonté l’appelleroit à l’amendement par un si noble exemple. Personne n’eust pensé qu’il y eust eu faute aux nouvelles religions, si le grand Montaigne les eust admises, ou nul de ceux mesmes à qui la faute eust esté congnuë, n’eust eu honte de la commettre apres luy. Certes il a rendu vraye sa proposition, que des tres-grandes et des tres-simples ames se faisoyent les bien croyans, comme aussi la mienne, que de ces deux extremitez se faisoyent les gens de bien.

Je tiens le party de ceux qui jugent que le vice procede de sottise, et consequemment que plus on approche de la suffisance, plus on s’eslongne de luy. Quelle teste bien faicte ne fieroit à Platon sa bourse, et son secret, ayant seulement leu ses livres ? En cette consideration je mesprisay le reproche d’imprudence, et bigerrerie, dont on me chargeoit, lors que je le cherissois sur ses Eßais, avant que l’avoir veu ny pratiqué. Toute amitié, disois-je, est mal fondée, s’elle ne l’est sur la suffisance, et vertu du subject ; or si la suffisance paroist non seulement en ce livre, mais s’elle y paroist en telle mesure, et le vice n’y peut escheoir, et par consequent il ne serviroit à rien de differer d’aymer jusques à l’entreveuë, qui ne chercheroit l’amour au lieu de l’amitié : ou qui n’auroit honte qu’on dist que sa raison eust plus de force que ses sens à nouer une alliance ; et qu’il peut bien faire, s’il avoit les yeux fermés ?

Nous avons des tesmoignages de vertu de tous ces anciens philosophes egaulx à ceux de leur entendement, par lequel ilz se survivent eux mesmes, et constituent apres tant de siecles des loix à l’univers : soit des tesmoignages en leurs propres livres, soit, pour ceux à qui le temps les a raviz, en la relation des escritz de leur compagnons. J’excepte Cæsar seulement en toute la sequelle des Muses, pour ame egalement forte et perdue.

Je sçay bien qu’on me demandera s’il y a point eu de grandz hommes entre eux qui n’ont embrassé les letters : Respondons : La nature impatiente d’inutilité, rejette l’oisiveté de ses parties, et ne les peut arrester encore sur un office, qui n’arrive pas au plus loing de leur portée. Deffendez pour veoir à la vigueur de Milon l’extreme exercice des forces corporelles, ou celuy de l’allegresse à la legereté d’Achiles.

Cela estant, il faut veoir si hors les lettres, qu’ilz disoient la philosophie, il y auroit point quelque exercitation qui peust embesongner toutes entieres l’ame de Socrates, et d’Epaminondas. Sera-ce un jugement de procés ? sera-ce l’estude des formes de la cour du Roy de Perse ? sera-ce la guerre ? sera-ce l’estat ? tout cela sont belles choses ; mais qui les voudra considerer de pres, trouvera facilement, ce me semble, qu’apres que telles ames auront suffisamment remply tous les devoirs de ces charges, il leur restera des parties vaccantes ; et demeureront inoccupez en la guerre, puisqu’Agamemnon la pouvoit sousternir perfaictement ; et demeureront inoccupez encore au gouvernement de l’estat, où Priam pouvoit exceller.

Nostre peuple a tort, qui conçoit un homme vide d’innocence dés qu’il imagine plein de suffisance, et dit que les plus habilles sont les plus meschans, par ce qu’il voit les premiers Capitaines, et Politiques, ou encore les plus sublins Astrologues, Logiciens, rencontreux, et danceurs, estre ordinairement telz.

Nous croions que ces espritz soient les plus haults ; à cause que nous ne pouvons veoir plus hault qu’eux : ainsi ce Paysan qui n’avoit jamais veu la mer, cuidoit que chaque riviere fust l’Ocean. C’est planter trop court les bornes de la suffisance : pour bien fournir à ces functions, il faut voirement estre galand homme ; mais pour estre homme parfaict, il faut fournir à plus : la cognoissance du bien, et du mal, et contre la tyrannie de la coustume, l’art de sentir la juste estendue de nostre clairvoiance, limiter la curiosité, retrencher les vicieux appetitz, faire courber noz forces soubz le joug de la liberté d’autruy, sçavoir où la vengeance est licite, et jusques où, jusques où la gratitude suffit ; jusques à quel prix l’approbation publique est achetable ; juger des actions humaines ; sçavoir quand il est temps de croire et de doubter, aymer et hayr à propos, cognoistre ce qu’autruy nous doit, et nous à luy, et tant d’autres parties en somme requises à conduire la vie selon sa naturelle condition ; c’est bien une besongne d’autre, et plus grand poix et difficulté.

L’oreille n’est qu’une parcelle de nostre estre ; mais il seroit tres­mal-aisé de me persuader que tous les exploicts de Pyrrhus et d’Alexandre presupposassent autant de vigueur, et de sens en leurs autheurs, que son legitime gouvernement seul, à qui le peult avoir. Qui dira combien c’est d’empescher que la calomnie n’entre dedans (soit que certaine lasche et vile malice d’aymer à mesdire, luy planisse le chemin, ou l’incapacité de discerner le faux du vray, qui est le plus commun) les faulces nouvelles parfois si vray-semblables, et si generallement preschées, les mauvaises suasions, les sottes esperances : Cela n’est pourtant qu’une part de sa charge, et part dont je me taiz, ayant ailleurs dict un mot de la legere creance : mais l’autre extremité, quoi?

Là se giste le desadveu de toutes les vertus qui sont, ou hors de nostre veuë, ou hors de nostre experience, ou portée : l’injure contre tant de gens d’honneur, qui rapportent les histoires, mespris pernicieux d’advertissements, mescreance de miracles, et finallement l’atheisme. C’est grand cas, que les hommes ne se puissent sauver d’un vice, sans tomber en son contraire : qu’ils ne cognoissent dis je exemption de la flatterie, qu’à jetter des pierres à chacun, guerison de la licence qu’en la servitude, ny de la gourmandise qu’en la famine : et que ceux icy s’estiment plus rusez à cognoistre jusques où va la menterie, s’ils ignorent jusques où la verité peut arriver.

Mon sexe n’a garde de me laisser chommer d’exemples d’avoir veu faire le niquet à mes creances et tesmoignages : Si pertinemment, ou non, j’ose dire que ce tiltre si bien advoüé de la creature du grand Montaigne, en respondra. De vray j’en suis là, de reputer celuy qui ne sçait croire et decroire à poinct, inhabile à tout autre bien : Et ne me fierois à ma notion jour de ma vie, pour certitude qu’il y eust, si je m’estois une fois laissée tromper à elle. Toute franche que je sois de son abus, nul jusques icy ne m’a jamais nyé les choses mesmes que j’ay clairement veues et ouyes, qui ne m’ait jettée en quelque doubte de ma science, et à la queste d’une verification nouvelle.

Nous procedons aussi douteusement encore au jugement des consciences du monde : Et s’il se void que nous nous y remettions franchement quand la necessité des occurrences l’ordonne, il ne faut pas qu’on pense, que nous serions deceuz s’il nous en prenoit mal : car avant que d’en venir là nous avons bien preveu, qu’il pourroit arriver ainsin : ils ont bien peu nous trahir, non pas nous tromper. Un esprit sage se commet et remet à plusieurs, et se fie de peu de personnes : par ce qu’il est plus d’affaires, que de gens d’honneur.

Or une chose m’a consolee contre ceux qui se sont mocques de mes rapports, ou bien à qui mon sexe ou moy sommes autrement en desdain : c’est qu’ils se sont infailliblement declarez des sotz jusques à ce qu’ils ayent prouvé qu’un Montaigne l’estoit, quand il m’estimoit digne, non pas seulement d’une autre estime, mais d’estre admise d’une ame pareille à la sienne en une telle societé qu’estoit la nostre tant que Dieu l’a permis.

Mais nous autres, pour estres minces et foiblets sommes droictement l’entreprise du magnanime courage qui est en cest espece d’hommes. Cependant je leur conseille en amye de ne se frotter pas à ceux là qui sont si forts de la plume : il faut tuer telles gens avant que les blesser : ostez la force, ou n’attizez pas le courage. Qui leur veut ravir quelque chose, il faut commencer par la teste : car c’est une sottize de les outrager, et leur laisser le jardin où croissent les inventions de se venger. Offencer un bel esprit, c’est con­scien­cieu­se­ment prouvoir à la repentance de sa faute. On void comme il prit à Minos d’eschauffer la verve de ces causeurs d’Atheniens.

Entre nous femmelettes ne leur serons jamais redoutables par là : car ils s’asseurent que la plus haulte suffisance où nous puissions arriver, c’est ressembler le moindre homme. Quoy, s’il n’est pas jusques à nos petits faiseurs d’invectives et de Pasquils qui n’ayent esperé de maistriser le monde par ces armes? Mais ils se trompent : une invective qui ne peut vivre, ne peut fraper coup, et ne peut vivre s’elle n’est décochée d’une langue vive et sublime extremement, et ne faict partie d’un bon livre.

Il y a moins d’interest qu’ils crachent sur le nom que sur la robbe : et qu’ils parlent que s’ils rottent pres de nous. Que si ce Roy de Crete n’eust point eu d’autres ennemis qu’eux, nous l’eußions bien sauvé d’estre Juge des Lutins et des ombres damnees.

Une personne de merite et de prix ne craint point les invectives, sçachant bien qu’un galand et habile homme ne l’attaquera pas, et que si quelqu’un de ces chetifs brouillons l’entreprend, il luy en prendra comme à l’abeille, qui laisse l’aiguillon en la playe : et si fera voir au monde ce dont on pouvoit doubter jusques alors, c’est qu’elle n’est mal voulue que d’un fat.

Mais apres tout, comment ne sçauroit une teste forte prendre raison de son ennemy, quand il n’est pas jusques aux molles et delicates filletes qui n’ayent leurs vengeances ? Et d’autant moins sottes que celles de ces escrivailleurs, qu’elles sont moins en poincte de fourchette : et qu’elles sont executées pour satisfaction d’offence, non pour faire gaigner la pepie aux grenouilles à force de crier miracle de leur suffisance, comme ils cuident faire. Et si ce sont vengeances tendres et douces, comme elles : Escoutez la solemne histoire.

Quelques unes en Picardie, piquées contre une autre qui ne faisoit vrayement pas grand compte de si sottes gens que nous : feignans dancer avec elle main à main en pleine assemblée, elles se contentent pour toute la descharge de leur petit cœur, de tenir ferme au premier son des violons pour la laisser esbranler toute seule : Si haute toutefois de taille, de vaillante, belle et favorie maison, mais presque deffuncte, qu’on voyoit de bien loing le galbe de sa comedie à un seul personnage : et filles de rire.

Pour reprendre donc mon fil des estourdis nieurs : quelqu’un que la fortune a prodigieusement bien traicté, sentant attributer à certaine personne des advantages, qu’il falloit estre si temerairement sot pour nier ou affermer en vain, qu’un signalé gouvernement d’une de nos villes, un grade honnorable et d’autres actions publiques : disoit au tesmoin en longues risées, qu’il l’avoit creu, par ce que celuy dont il estoit mention luy disoit. D’autant qu’il n’en sçavoit rien, il n’estoit pas veritable.

Quel pleige de verité qui la touchoit à son experience, ne presumant pas qu’en quelque lieu qu’elle peust estre, elle ne fust ou fort obligée, de venir faire hommage, ou fort ambitieuse, de se faire cognoistre à luy le premier ! Pensez comme il l’eust faict bon croire aux choses doubteuses, et cachées, puis qu’il sçavoit nous informer ainsi des communes et vulgaires : et engager une armee en quelque pays soubs le rapport d’un, qui pouvoit faucement jurer, non que de ses forces, armes, soldats, munitions, chemins, courage, discipline et conduicte : mais du gouverneur qui le commandoit. Que ne se ramentevoit il combien luy cousta pour un jour la dure creance, lors qu’à faute de vouloir laisser persuader à son outrecuidance, que ses ennemis bien equippez, nobles et vaillans, eussent la hardiesse de l’attaquer, il ruyna son party naguere dés l’entrée, par sa deffaicte ? Ou qu’il ne se ressouvenoit combien ridiculement au contraire il laisse à chaque moment, d’une admirable inconstance et bigarrure, mener ses oreilles à tous les contes qu’on luy faict, pourveu qu’ils blessent quelqu’un, et à mille nouvelles mensongeres qu’il croit et trompette luy mesme, et tout justement pour ce notable respect dont il bat les autres, c’est qu’on luy a dict ? Celuy qui renomme quelqu’un de croire à cause qu’on luy dict : s’il ne le cognoist un gros et lours animal, il l’est luy mesme : en ce qu’il ne sçait pas discerner combien ce vice là pourroit mail compatir avec une once de sens.

Je voudrois que nous n’eussions pas veu des gens de profession plus serieuse, gastez de pareil meslange de ces pernicieuses humeurs. Apres qu’ils auront creu dix foix à tort, et presché, que telle, ou telle ville, seront prises : ils cuident bien r’allier leur creance à la gravité, s’ils se mocquent de quelque histoire, ny merveilleuse, ny rare, que quelqu’un d’entre nous chetifs rapportera peut estre de cinquante lieues : comme si l’on se guerissoit d’estre un fat, se rendant injurieux, et comme s’il y avoit moings d’ineptie à suivre une fauce dissuasion, qu’une suasion faulce, et à se croire legerement soy-mesme, qu’autruy.

Certes quand nous serions si bestes que le reproche qu’on feroit à noz contes se trouvast vray, si ne seroit pas notres sottise de l’avoir creu, par ce que nous l’aurions ouy dire, plus grande que la leur, de l’avoir nié parce qu’ilz ne le sçavoient pas. Y a il tant d’affaires à recevoir de cette sorte les nouvelles obscures, et les estranges, et les monstrueuses encores ? Je ne rejette pas cela comme faux, mais j’y refuse ma creance comme à chose non prouvée.

Or revenons, pour dire que la plus generalle censure qu’on face de nostre livre, c’est, que d’une entreprise particuliere à luy, son autheur s’y depeint. Les belles choses qu’il dict sur ce point ! Si je pouvois estre induitte à vouloir respecter la haine que le peuple porte à la particularité, si grande, qu’il n’adore jamais Dieu mesme, que soubz la forme ; je luy pourrois demander que faisoient autre chose ces anciens qui descrivoient leurs propres gestes jusques aux moindres : mais je ne me soucie gueres de ce reproche : il n’appartient qu’à ceux qui mescognoissent le monde, à craindre de luy dis­sem­bler, ou bien à ceux quil le veulent flatter et cha­touil­ler de leur perte.

Quoy, si nous arrivions on ces nations, où, selon Pline, on ne vivoit que d’odeur, ce seroit donc folie de manger. Apres tout, messieurs de Montluc et de la Noue se sont ilz pas de nostre aage descritz et representez eux mesmes aussi, par le registre de leurs actions, dont ilz ont faict present à leur pays ? remerciables en cela deux fois : l’une, de leur labeur ; l’autre, de l’avoir appliqué sur tel subject : car ilz n’eussent peu rien escrire de plus vray, que ce qu’ilz avoient faict eux mesmes, ny rien de plus utile, que ce qu’ilz avoient si bien faict. Je ne parle pas de la cause des armes de ce dernier, ains seulement de la valeur et suffisance d’icelles.

S’il leur semble qu’il soit bien loisible de produire au jour ces actions publicques, et non les privées : certes outre que ces Seigneurs font cela mesme, descrivans jusques à leurs songes, ilz n’entendent pas que valent, ny les publiques, ny les domestiques ; ny que le publicq mesme n’est faict que pour le particulier. Il leur semble que la science de vivre soit si facile, qu’on fait une sottise quand on daigne publier sa pratique : Car mesme ilz sentent bien que leurs enfans ne sçauroient, ny dancer ny picquer chevaux, ny trencher à table, ny saluer, qui ne leur apprend : mais quand à cet art, ilz ne l’y trouvent jamais à dire. Certes il est trop plus aisé de vaincre que de vivre : et plus de triumphans que de sages.

Mon Pere a cuydé ne te pouvoir rien mieux apprendre que la cognoißance et l’usage de toy-mesme : tantost par raisons, tantost par espreuve. Si sa peinture est vicieuse ou fauce, plainds toy de luy : s’elle est bonne et vraye, remercie-le de n’avoir voulu refuser à ta discipline le poinct plus instructif de tous, c’est l’exemple : et le plus bel exemple de l’Europe, c’estoit sa vie. Et en ce que ses ennemis le blasment qu’il y ait rapporté jusques aux moindres particularitez de son institution, c’est de cela mesme qu’ils le doibvent louër : car il n’estoit point avant luy de maistre de ceste leçon, si necessaire neantmoings au service de la vie : tant parce que les grandes choses deppendent des petites, que d’autant aussi que la vie mesme n’est qu’une contexture de punctilles.

Voyez le conseil des Roys assemblé si souvent sur la preseance de deux femmes. Les autres autheurs ont eu tort, de ne s’arrester à nous instruire en des actions, pour petites qu’elles fussent, où plusieurs pouvoient faillir, et que nul ne pouvoit eviter. Et n’est rien d’important qui soit petit : il pese assez, s’il touche.

Il a vrayement eu raison de montrer comme il se gouvernoit en l’amour, au deuiz, à la table, voire à la garderobe : puis que tant d’hommes se sont perdus pour ne sçavoir se comporter à la table, au deuis, en l’amour, et en la garderobe encore. Son exemple te semble-il bon ? rends graces à la fortune qu’il soit tombé devant tes yeux : te semble-il mauvais ? ne crains pas aussi que beaucoup de peuple soit pour le suyvre. Quoy ? tu le blasmes d’avoir parlé de soy-mesme, et ne le louës pas de n’avoir rien faict qu’il n’ait osé dire, ny de la plus meritoire verité de toutes, celle qu’on dit de soy.

C’est la pitié, que ceux qui le pinsent de nous avoir donné sa peincture, osent encore moins qu’ils ne veulent, en faire ainsi de la leur : et qu’ils declarassent avoir plus de sottise, que d’immodestie, s’ils dessignoient de se montrer. Je ne sçay s’il a raison de se produire nud devant le peuple : mais je sçay bien que nul ne peut avoir bonne grace à l’en accuser, sauf celuy là, qui perd de la gloire à s’abstenir d’en faire autant.

Tu prends au reste, singulier plaisir qu’on te face voir un grand chef d’armée et d’estat : il faut estre honneste homme avant que d’estre cela perfaictement : nos Essais enseignent à le devenir : il faut passer par leur estamine, qui ne veut monter là haut sans jambes. Particulierement quelle escole de guerre et d’estat est-ce que livre ? En fin le nœud de nostre querelle, c’est, que Xenophone se peinct avec la guerre et l’estat, et Montaigne peinct la guerre et l’estat avec luy.

Il est une autre forte d’impertinens juges des Essais entre ceux mesmes qui les ayment ; ce sont les mediocres loüeurs. Quiconque dit de Scipion que c’est un gentil Capitaine, et de Socrates, un galand homme, leur faict plus de tort que tel qui totalement ne parle point d’eux : à cause que si on ne leur donne tout, on leur oste tout. Vous ne sçauriez louer telles gens en les mesurant. On peut autant pecher à la quantité, qu’à la qualité des tesmoignages : L’excellence fuit tous limites, non que limites semblables : la seule gloire la borne. Et j’ose dire que ceux qui blament les Essays, et ceux là, qui ne les font seulement que louer, les mescognoissent esgallement. La loüange est pour d’autres, l’admiration pour eux.

Combien j’aye veu peu de Syndics capables de leur faict, c’est à moy de le dire. Parmy deux que je n’ay pas veuz, je croy qu’il en soit aussi peu : et ma raison, c’est que si quelqu’un les cognoist bien à poinct, il en crie merveille si haut, qu’il seroit à mon advis difficile que je ne l’ouysse. Noz gens pensent bien sauver l’honneur de leur jugement, quand ils disent, « C’est un gentil ouvrage : » car voyla leur gentil eloge plus ordinaire : ou, « C’est un bel œuvre : » un enfant de huict années en diroit bien autant.

Je leur demande par où, et jusques où beau : par où il esgalle les premiers anciens, par où il les passe : et en quelle part ils sont beaux, sinon en celle où ils le ressemblent. Je veux sçavoir quelle force a surmonté la sienne, quels arguments, quelles raisons, quel jugement s’esgalle au sien : ou pour le moings s’est jamais osé si plainement esprouver, s’est offert si à nud, et nous à jamais laissé si peu a doubter de sa mesure, et si peu à desirer de luy.

Je laisse à part sa grace et son elegance, qui peuvent à l’adventure avoir plus de juges. Or nonobstant, s’il eust esté produit du temps de ces grands anciens, encore eust on peu s’excuser de l’admirer moings, sur ce qu’il eust eu son pareil : Mais en la maigreur des esprits de nostre aage, et en un aage eslongné de 14. ou 15. cens’ ans du dernier livre, qui se venteroit de luy tenir contre-carre, je me puis certainement respondre qu’il eust ravy comme moy, tous ceux qui l’eussent sçeu cognoistre.

Quoy? si nous oyons parler d’un animal monstreux, d’un homme plus hault ou plus petit que l’ordinaire, voire de je ne sçay quel bateleur qui fera des singeries nouvelles ou sauts bigerres; chascun, et les plus huppez, y courent comme au feu : et ceux qui reviendront d’un tel spectacle, ne ren­con­trent en leur chemin nul de leurs cognoissans ny de leurs voisins, qu’ils n’en abreuvent de fil en esguille : et si pensent estre obligez par devoir d’amitié de le mander aux absens, cuydans que si quelqu’un perdoit sa part de la merveille, il seroit à plaindre : jaçoit qu’il se voye tous les jours des choses semblables : Et l’on nous voudroit faire accroire, que s’ils avoyent gousté ce livre, ils ne seroyent pas accouruz de toutes parts veoir et practiquer l’ame qui le conceut : ame, dis-je, qu’on ne veoit, ny souvent, ny rarement, mais unique depuis tant de siecles : ou pour le moins que ceux qui n’auroient peu luy venir toucher en la main, n’eussent pas cherché des inventions de le louer et proclamer, aussi hors d’exemple, que son merite l’estoit.

Lipsius l’a il cognu seullement un moys qu’on n’ait ouy la voix de son admiration retentir par toute l’Europe ? Il sçavoit bien aussi, qu’il alloit non seullement de la conscience, à rendre à quelqu’un moins de loüange qu’il n’appartient, mais aussi de l’honneur : et que celuy qui lit un livre, se donne à l’epreuve plus qu’il ne l’y met.

La vraye touche des esprits c’est l’examen d’un œuvre nouveau. C’est pourquoy je veux tant de mal aux desrobeurs et frippeurs de livres : car s’il s’eslevoit quelque bon autheur moderne, le frequent exemple de ces larrons faisant justement doubter qu’il teint sa beauté d’autruy, et nostre ignorance à nous autres empeschant de nous en esclaircir, il adviendroit qu’à faulte d’applaudir à son merite, nous nous declarerions tres­lourdement des bestes. Celuy qui veoit un ouvrage, et n’honore l’autheur, cet autheur est un fat, ou luy mesme.

Les Essays sont eschappez à ce soupçon : il est facile à veoir qu’ils sont tout d’une main : livre d’un air nouveau. Tous autres, et les anciens encore, ont l’exercice de l’esprit pour fin ; du jugement, par accident : il a pour dessein au rebours l’escrime du jugement : et par rencontre, de l’esprit, fleau perpetuel des erreurs communes.

Les autres enseignent la sapience, il desenseigne la sottise : Et a bien eu raison, de vouloir vider l’ordure hors du vaze, avant que d’y verser l’eau de nafe. Il evente cent mines nouvelles : mais combien inventables ? Il est bien certain que jamais homme ne dit ny considera, ce que cestuy-cy a dit et consideré, sur les actions et passions humaines : mais il n’est pas certain si jamais homme, luy hors, l’eust peu dire et considerer.

Jamais ces livres antiques, pour grands qu’ils fussent, ne sçeurent espuiser les sources de l’esprit : cestuy-cy luy seul semble avoir espuisé celles du jugement : Il a tant jugé qu’il ne reste plus que juger apres. Et parce que mon ame n’a de sa part autre maniement que celuy de juger et raisonner de ceste sorte : la nature m’ayant faict tant d’honneur, que sauf le plus et le moings j’estois toute semblable à mon Pere : je ne puis faire un pas, soit escrivant, ou parlant, que je ne me trouve sur ses traces : et croy qu’on cuide souvent que je l’usurpe. Et le seul contentment que j’euz oncques de moy-mesme, c’est d’avoir rencontré plusieurs choses parmy les dernieres additions que tu verras en ce volume, lesquelles j’avois imaginees toutes pareilles, avant que les avoir veues.

Ce livre est en fin le throsne judicial de la raison : ou, plus proprement, son ame. L’hellebore de la folie humaine : Le hors de page des esprits : La resurrection de la verité : Le parfaict en soy-mesme ; et la perfection des autres : Et qui cherchera l’interpretation de ce mot : regarde quel service il leur faict souvent en les anatomisant.

Or pour revenir, si les personnages dont je parlois n’agueres, n’ont recherché ceste grande ame, c’est, à l’adventure, pour veriffier en eux la proposition philosophique ; Que le sage se contente de luy mesme. Vrayement ouy, pourveu qu’il n’y eust qu’eux au monde.

Mon Pere me voulant un jour faire desplaisir, me dit, qu’il estimoit qu’il y eust trente hommes en nostre grande ville, où lors il estoit, aussi forts de teste que luy. L’un de mes argumens à le desdire fut, que s’il y en eust eu quelqu’un, il feust venu le bien vienner, et me plaist d’adjouster, l’idolastrer : et que tant de gens l’acceuilloient pour un homme de bonne maison, de credit et de qualité, nul, pour Montaigne.

Allez vous y fier, que les humeurs de nostre siecle sont grandement en queste d’esprits : qui pensent que leur recherche et leur accointance, voire une simple frequentation leur faict injure, s’ils ne l’attachent aux qualitez : Et si Socrates renaissoit, un gros monsieur auroit honte de faire estat de le visiter seullement : ou si la curiosité luy donnoit quelque envie de l’aborder, il s’en contenteroit pour une fois, comme du spectacle des tableaux : affin de s’en retourner chez luy bien satisfaict, à son advis, au desir qu’il avoit eu de veoir un hault entendement, quand il en auroit contemplé la boette en deux yeux.

On veoit le ciel mesme en un moment, mais il faut du temps à veoir un esprit, autant qu’à l’instruire. Qui n’accointe que la qualité, c’est signe qu’il n’a que la qualité. S’il estoit plus galland homme qu’il n’est monsieur, il chercheroit un galland homme avant un monsieur. Mais c’estoit aux Roys Attales et Ptolomees, à donner aux premieres ames les premieres places en leurs palais et en leur société : car ils avoient trop de suffisance, pour pouvoir estre entretenuz à leur poinct, d’autres que des plus habilles cervelles : et si avoient tant de merites, qu’ils eussent trop plus perdu que leurs compaignons, à n’acquerir pour amys, ceux qui les sçauroient produire sur le Theatre de la posterité.

Ce pendant si ceste humeur de ne se prendre qu’aux conditions, et de mespriser les hommes dont les grades sont au dessoubz de soy, ne tombe, non point en un Monarque, mais au plus eslevé des Monarques, je ne vois pas qu’outre son ineptie, elle ne soit encore plus injurieuse à son hoste qu’à autruy : le rendant apparié de dix millions de viles, sottes et vicieuses testes, qui seront au monde de mesme rang que luy, pour huppé qu’il soit : et justement desdaignable à tel et si grand nombre d’autres qu’il en est qui le surpassent en cela. N’a-il point de honte de ne s’estimer que par un poinct, auquel, selon son ordonnance mesme, tant de millions de personnes le doibvent mespriser ? et encore quel homme d’honneur n’auroit desdain, de recevoir pour son amy celuy, qui confesse que tant de gens se feroient honte de l’accepter à tel ?

Or, retournant à mon propos, les grands esprits sont desireux, amoureux, et affolez des grands esprits : comme tenans leur estre du mouvement, et leur prime mouvement, de la rencontre d’un pareil. Desassemblez les rouës de l’horologe, elles cessent : r’alliez-les, sans changer de matiere ny de forme, il semble qu’en cet alliage seul elles chargent quelque image de vie, par une agitation perpetuelle.

C’est abus de faire le sage et le seul ensemble, si la fortune ne refuze un second. Il est vray qu’un amy n’est pas un second : ny l’amitié n’est plus joincture ny liaison, c’est une double vie : estre amy c’est estre deux fois. Il n’est pas homme qui peult vivre seul : et est chetif, à qui moins qu’un grand homme peut oster la solitude. Estre seul c’est n’estre que demy.

Mais combien est encore plus miserable celuy, qui demeure demy soy-mesme, pour avoir perdu l’autre part, qu’à faulte de l’avoir rencontré ! Il y a mille arguments pour impugner ceux qui disent qu’une belle ame peut vivre heureuse, sans l’alliance d’une autre, à fin d’excuser leur stupidité, qui les empesche de la chercher, à faulte de la pouvoir bien savourer : et qui le pourroit, ardroit apres la volupté de l’esprit, qui naist principalement en ce commerce d’un semblable, estant la premiere de toutes les humaines ; par consequence necessaire de la preéminence, qu’il a sur chaqu’une des parties de l’homme. Ce n’est plus sa commodité ny son contentement qui la porte à ceste recherche : c’est la preignante necessité de sortir du desert : et n’est pas grande, si la foulle n’est desert pour elle. A qui voullez vous qu’elle donne cognoissance de soy, s’elle ne trouve sa pareille ? ou s’il importe peu de se faire cognoistre, à qui ne le peut estre, qu’il ne soit preferé sur le demeurant des hommes, aymé, chery, voire adoré ?

Quoy ? si quelque Monarque estoit reduit parmy des peuples, où parce que sa dignité seroit ignoree, il fust mis entre les chartiers : ne souhaiteroit il point d’extreme ardeur de rencontrer quelqu’un qui recognoissant sa condition s’escriast, « C’est le Roy : » et luy rendit son reng ? Qui pourroit seullement faire patienter à la beauté de vivre entre des aveugles ? ou à la delicate voix de Neron de ne chanter qu’aux sourdz ? Estre incognu c’est aucunement n’estre pas : car estre se refere à l’agir ; et n’est point, ce semble, d’agir parfaict, vers qui n’est pas capable de le gouster.

Si ce poinct, au reste, est ambition ; aumoins ne sommes nous pas assez honteux pour la desadvouer : c’est qu’un sage languit, s’il ne peult rendre un homme de bien tesmoing de la pureté de sa conscience, au prix de ceste tourbe vulgaire : de son desengagement des erreurs communes et privees dont elle affolle : combien il approche de Dieu plus pres qu’elle : combien il pourroit faire de mal qu’il ne veult pas : combien il feroit meilleur se fier et commettre à luy qu’au reste du monde : et de quelle sorte il sçauroit bien-heurer son amy par sa vie, ou le rachepter par sa mort. A qui veut on apres qu’il declare tant de belles conceptions ? qu’il confere et discoure (seul plaisir qui peut, sinon esbatre, aumoings arrester et fonder une ame forte) sinon à quelque suffisance semblable ?

Celuy qu’on relegue seul aux profondz desertz d’Arabie, n’a rien de pis que cela, de ne veoir qui le ressemble, le congnoisse ny l’entende. A qui communiquera il tant de choses qu’il ne sçauroit taire sans se gehenner, ny les dire sans interest (par la tyrannie de la coustume sur la raison, ou quelque autre inconvenient) si ce n’est à une oreille saine ? Avecq qui se peut il mocquer seurement de la sottize des hommes, tousjours tres­forcenee, et le plus souvent si ruyneuse à son maistre propre, qu’il semble, qu’il ait gagé et entrepris, comme à prix faict, de s’esgorger pour blesser autruy : ne louant jamais son voisin pour sage, sinon quand par son exemple il luy deffend d’estre heureux ?

La cognoißance de cette chetifve condition humaine, ne luy permettant pas aussi de s’asseurer ny qu’il face ny qu’il juge bien sans l’approbation d’un grand tesmoing, l’oblige à desirer un surveillant. Où veult on apres qu’il exploicte la vigueur de ses mœurs, la douceur de sa conversation, sa foy, sa constance, ses affections et ses offices ?

Ceux qui soustiennent icy le party contraire, disent qu’ils les respandent sur le peuple : pour contrefaire une beneficence plus generalle. Certes c’est au contraire, ou qu’ils n’en trouvent point chez eux, ou qu’ils les y trouvent si maigres, qu’ils n’en font pas grand compte : car de ce qu’on donne à chascun, on n’en tient personne, et personne ne s’en tient plus riche.

Et puis il n’y nulle apparence que ce present là, dont ils estiment un crocheteur digne, ils l’estimassent apres digne de Platon. Il faut bien prester au vulgaire sa vertu, mais il ne la fault donner qu’à la vertu mesme : Et n’est pas vertu bien à poinct, s’il la peult toute employer : et si ne luy sçauroit rester des parties vacantes sans læsion ; je dis læsion en son propre estre, d’autant qu’elle est action. Imaginez où vous reduirez Milo, si vous luy deffendez la luitte, et luy liez les bras.

Au surplus, qui mesurera le desir et la commodité qu’un sage a d’un autre sage, mesurera le desgoust et l’incommodité qu’il est à un sot. Il s’appelle la touche où s’espreuve le bon et le faux or : car selon l’estat et recherche que chacun en faict, il declare quel il est. La vigueur de ceste teste qui sert de delices à l’habile, c’est justement ce qui foule et froisse l’ignare : et la clairvoiance estrangere n’est pas plus opportune à qui vault beaucoup, qu’elle est importune à qui vault peu. Si vous cognoissez cettuy-cy, vous le ruinez : il n’a bien que d’estre pris pour un autre.

C’est pourquoy quand on m’a rapporté qu’il y eust quelque estroicte intelligence entre deux personnes, si tost que j’en ay cognu l’une, je me suis asseurée de les cognoistre toutes deux. Pares cum paribus, disent les clercs. Vous ne pouvez apparier à mesme timon un foible et un fort cheval : tous deux s’empescheroient et se harasseroient esgallement. Et qui voudra multiplier cet exemple jusques à l’amour : qu’un galland homme eschappast à Theano, et qu’un lourdault s’y prist, sont choses, à mon advis, autant impossibles l’une que l’autre. La peau d’un sot est trop dure pour se coupper d’un couteau si delicat. Vous ne sçauriez attraper un bufle avec un las de soye : si feriez bien un Phœnix.

En fin, suivant nostre fil, je croy que mon Pere eust esté d’opinion, que quiconque prefereroit la sagesse de Socrates mesme au parfaict amy, si Dieu l’en mettoit au choix, ne sçauroit ny pourquoy celle là se donne, ny combien cettuy-cy vault : ou bien il se sentiroit incapable de sa fruition : et de vray quiconque est capable d’aymer et d’estre aymé comme nous l’entendons, n’est incapable de rien. Le miserable qui le pert, il survit une perte racheptable de la sagesse de Socrates. Qui l’à eu et perdu n’a plus qu’esperer ny craindre : car il a preoccupé le Paradis et l’Enfer.

Et Pythias survivant à Damon, vous dira, que s’il n’a perdu soy-mesme, aumoins a-il perdu la moitié qui le mettoit en possession de l’autre. Sa condition n’est plus vivre, c’est souffrir : car il n’est plus que par son mal-heur. Il n’est plus en effect ; ou s’il est, c’est comme un paralytique qui survit à la meilleure part de ses membres propres : car son estre estoit non pas joinct, mais infuz à celuy de son amy. Sa volonté mesme, sa liberté, sa raison, luy restent desormais comme excremens inutiles : d’autant qu’il s’estoit accoustumé de ne les sçavoir plus jouyr que par les mains d’un autre : Et si avoit appris, en ce cher usage, qu’on ne les peut heureusement posseder, qu’en la douce et fidelle garde d’un amy.

Certes il n’est plus du tout : car s’il estoit plus amy, qu’il n’estoit homme, ny soy-mesme, ains s’il s’estoit transformé, d’homme et de soy-mesme, en amy, n’estant plus amy comment seroit-il ? Sa conservation n’est autre chose que celle de ceste chere teste : car il s’est perdu en soy, pour se recouvrer en autruy. Estre amy, c’est n’estre que depositaire de soy-mesme. La plus grande infelicité du monde, c’est d’avoir la plus grande felicité : je l’avois en ce tres­grand Pere, puis qu’il en fault achepter la possession terminee au prix de la privation perpetuelle.

Mon ame a refusé cent fois obeyssance à ce mien dessein d’escrire un mot sur les Essays, me­re­pre­sen­tant l’im­puis­san­ce qui luy reste parmy le trouble où ma calamité la precipite : et que ce n’est icy le lieu de parler de la tres­saincte et tres­chere societé d’où la mort m’arrache, ny sa faculté, d’elle, de s’entretenir d’autre chose.

Lecteur, n’accuse pas de temerité le favorable jugement qu’il a faict de moy : quand tu considereras en cet escrit icy, combien je suis loing de le meriter : Lors qu’il me loüoit, je le possedois : moy avec luy, et moy sans luy, sommes absoluement deux. Il ne m’a duré que quatre ans, non plus qu’à luy la Boetie. Seroit ce que la fortune par pitié des autres hommes eust limité telles amitiez à ce terme : affin que le mespris d’une fruition si courte, les gardast de s’engager aux douleurs qu’il fault souffrir de la privation ?

Gueres de gens ne seront dangereux pourtant de broncher à ce pas : chacun a beau se mocquer seurement de nostre impatience, et nous deffier en constance : car nul ne peut perdre autant que nous. Ils demandent où est la raison : la raison mesme c’est aymer en ces amitiez. On ne plaint pas ce mal-heur qui veut : car voicy le seul mot du contract, au marché de l’amitié perfaicte : « Toy et moy rendons l’un à l’autre, par ce que nous ne sçaurions si bien rencontrer ailleurs. »

Il est mort à cinquante neuf ans l’an 1592. d’une fin si fameuse en tous les poinctz de sa perfection, qu’il n’est pas besoin que je le publie d’avantage. Bien en publieray-je, si l’entendement me dure, les circonstances particulieres, alors que je les sçauray fort exactement, par la bouche de ceux mesmes qui les ont recueillies (car plusieurs autres tesmoings n’ont sçeu confirmer ma creance) et recueillies avec le tendre à-Dieu qu’il commanda m’estre envoyé, de sa part ; de la main du sieur de la Brousse son bon frere. Et le sieur de Bussaguet son cousin, qui porte dignement le nom de la maison de Montaigne, à laquelle il sert d’un bon pillier depuis qu’elle a perdu le sien, ne me peut esclarcir de cela, quand je l’allay veoir exprez pour m’en instruire, à Chartres, où les affaires le porterent il y a quelque annee : d’autant qu’il n’estoit pas present au decez.

Au surplus la conduitte et succez de ce livre, conferé à la miserable incorrection, qu’ont encouru les autres, qui n’ont pas esté mis sur la presse du vivant de leur autheur, tesmoing ceux la de Turnebus : apprendra combien quelque bon Ange a monstré qu’il estimoit digne de particuliere faveur : Veu mesme que non pas seulement la vigilance des Imprimeurs, à laquelle on les remet communement en telles occurrences : mais encore le plus esveillé soing que les amys ayent accoustumé d’y rendre, n’y pouvoit suffire.

Parce qu’outre la naturelle difficulté de correction qui se void aux Essays, ceste copie en avoit tant d’autres, que ce n’estoit pas legere entreprise, que la bien lire : et garder que telle difficulté n’apportast, ou quelque entente fauce, ou transposition, ou des obmissions.

Somme, apres que j’ay dict, qu’il luy falloit un bon tuteur, j’ose me vanter, qu’il ne luy en falloit, pour son bien, nul autre que moy : mon affection suppleant à mon incapacité. Que je sçay de gré au sieur de Brach, de ce qu’il assista tousjours soigneusement madame de Montaigne au premier soucy de sa fortune : intermettant pour cet exercice la Poesie dont il honnore sa Gascongne, et ne se contentant pas d’emporter sur le siecle present et les passez, le titlre d’unicque mary, par la gloire qu’il preste au nom de sa femme deffuncte, s’il n’envioit encore celuy de bon amy par tels offices : et plus meritoires vers un mort.

Au reste j’ay secondé ses intentions jusques à l’extreme superstition. Aussi n’eussé-je pas restivé lors que j’eusse jugé quelque chose corrigeable, de plier et prosterner toutes les forces de mon discours, soubs ceste seulle consideration, que celuy qui le voulut ainsin estoit Pere, et qu’il estoit Montaigne. Je le dis à fin d’empescher que ceux qui se rencontreront sur quelque phraze, ou quelque obscurité, qui les arreste, pour s’amuser à drapper l’Impression, comme s’elle avoit en cela trahy l’Autheur, ne perdent la queste du fruict, qui ne peut manquer d’y estre, puis qu’elle l’a plus qu’exactement suivy. Dont je pourrois appeller à tesmoing une autre copie qui reste en sa maison : n’estoit que je ne me defie pas que personne doubte de ma solicitude en ce qui luy touche. Ceux qui n’y peuvent penetrer, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux mesmes : je n’y trouve passage non intelligible pour moy, qu’un ; et quelque meilleur interprete m’apprendra peut estre à l’entendre.

Et en fin jaçoit que ceste Impression, laquelle je fais achever en l’an mil cinq cens nonante et quatre, à Paris, ne soit pas parfaicte jusques à tel poinct que je desirois : si est-ce que je requiers qu’on s’addresse tousjours à elle : soit un Lecteur capable de juger combien les Essays meritent d’estre exactement cognus : soit tel qui les voudroit faire imprimer aux nations estrangeres. Par ce qu’outre cela, qu’elle n’est pas si loing de la perfection, qu’on soit asseuré si les suyvantes la pourront approcher d’aussi pres, elle est aumoins diligemment redressée par un Errata : sauf en quelques si legeres fautes, qu’elles se restituent elles mesmes. Et de peur qu’on ne rejecte comme temerairement ingerez certains traictz de plume qui corrigent cinq ou six characteres, ou que quelqu’un à leur adveu n’en meslast d’autres de sa teste : je donne advis qu’ils sont en ces mots, si, demesler, deuils, osté, Indique, estacade, affreré, paelle, m’a, engagez, et quelques poincts de moindre consequence. Je ne puis apporter trop de precaution ny de curiosité, sur une chose de tel merite, et non mienne.

Adieu Lecteur.

Related pages

Related documents

    Scans of the 1588 French edition of the Essays (Bibliothèque municipale de Bordeaux, S 1238 Res. C) courtesy of Bibliothèque nationale de France.

    How to cite this page

    • Montaigne, Michel de. “Preface sur les Essais de Michel Seigneur de Montaigne, par sa Fille d’Alliance (1595).” HyperEssays.net. Last modified August 11, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/fm/chapter/2

    Metadata

    Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on August 11, 2021.