Essays
Michel de Montaigne

Book 3 Chapter 4
De la diversion

J’ay autresfois esté employé à consoler une dame vrayement affligee : La plus part de leurs devis sont artificiels et ceremonieux.

Uberibus semper lacrymis, sempérque paratis,
In statione sua, atque expectantibus illam
Quo jubeat manare modo.

On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion : car l’opposition les pique et les engage plus avant à la tristesse : On exaspere le mal par la jalousie du debat. Nous voyons des propos communs, que ce que j’auray dit sans soing, si on vient à me le contester, je m’en formalise, je l’espouse : beaucoup plus ce à quoy j’aurois interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation d’une entree rude : là où les premiers accueils du medecin envers son patient, doivent estre gracieux, gays, et aggreables. Jamais medecin laid, et rechigné n’y fit oeuvre. Au contraire doncq, il faut ayder d’arrivee et favoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez credit à passer outre, et d’une facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison.

Moy, qui ne desirois principalement que de piper l’assistance, qui avoit les yeux sur moy, m’advisay de plastrer le mal. Aussi me trouve-je par experience, avoir mauvaise main et infructueuse à persuader. Ou je presente mes raisons trop pointues et trop seiches : ou trop brusquement : ou trop nonchalamment. Apres que je me fus appliqué un temps à son tourment, je n’essayay pas de le guarir par fortes et vives raisons : par ce que j’en ay faute, ou que je pensois autrement faire mieux mon effect : Ny n’allay choisissant les diverses manieres, que la philosophie prescrit à consoler : « Que ce qu’on plaint n’est pas mal, » comme Cleanthes : « Que c’est un leger mal, » comme les Peripateticiens : « Que ce plaindre n’est action, ny juste, ny loüable, » comme Chrysippus : Ny cette cy d’Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes : Ny faire une charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les gauchissant peu à peu, aux subjects plus voysins, et puis un peu plus eslongnez, selon qu’elle se prestoit plus à moy, je luy desrobay imperceptiblement cette pensee douloureuse : et la tins en bonne contenance et du tout r’apaisee antant que j’y fus. J’usay de diversion. Ceux qui me suyvirent à ce mesme service, n’y trouverent aucun amendement : car je n’avois pas porté la coignee aux racines.

A l’adventure ay-je touché ailleurs quelque espece de diversions publiques. Et l’usage des militaires, dequoy se servit Pericles en la guerre Peloponnesiaque : et mille autres ailleurs, pour revoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires.

Ce fut un ingenieux destour, dequoy le Sieur d’Himbercourt sauva et soy et d’autres, en la ville du Liege : où le Duc de Bourgongne, qui la tenoit assiegee, l’avoit fait entrer, pour executer les convenances de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y pourvoir, commence à se mutiner contre ces accords passez : et delibererent plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu’ils tenoient en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux, deux des habitans de la ville, (car il y en avoit aucuns avec luy) chargez de plus douces et nouvelles offres, à proposer en leur conseil, qu’il avoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation fut courte : Voicy desbonder un second orage, autant animé que l’autre : et luy à leur despecher en teste, quatre nouveaux et semblables intercesseurs, protestans avoir à leur declarer à ce coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction : par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclave. Somme, que par telle dispensation d’amusemens, divertissant leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l’endormit en fin, et gaigna le jour, qui estoit son principal affaire.

Cet autre comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente, et de merveilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuivants, qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu’elle accepteroit celuy qui l’egalleroit à la course, pourveu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie : Il s’en trouva assez, qui estimerent ce prix digne d’un tel hazard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essay apres les autres, s’adressa à la deesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l’appellant à son secours : qui exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d’or, et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes : la fille amusee de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l’amasser :

Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi
Declinat cursus, aurúmque volubile tollit

Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce : jusques à ce que par ce fourvoyement et divertissement, l’advantage de la course luy demeura.

Quand les medecins ne peuvent purger le caterrhe, ils le divertissent, et desvoyent à une autre partie moins dangereuse. Je m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame. Abducendus etiam nonnunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia : Loci denique mutatione, tanquam ægroti non convalescentes, sæpe curandus est. On luy fait peu choquer les maux de droit fil : on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l’atteinte : on la luy fait decliner et gauchir.

Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à ceux de la premiere classe, de s’arrester purement à la chose, la considerer, la juger. Il appartient à un seul Socrates, d’accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en apprivoiser et s’en jouer : Il ne cherche point de consolation hors de la chose : le mourir luy semble accident naturel et indifferent : il fiche là justement sa veuë, et s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d’Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir son eschole de ces homicides discours. Ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la jugent point : ce n’est pas là où ils arrestent leur pensee : ils courent, ils visent à un estre nouveau. Ces pauvres gens qu’on void sur l’eschaffaut, remplis d’une ardente devotion, y occupants tous leurs sens autant qu’ils peuvent : les aureilles aux instructions qu’on leur donne ; les yeux et les mains tendues au ciel : la voix à des prieres hautes, avec une esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle necessité. On les doibt louer de religion : mais non proprement de constance. Ils fuyent la lucte : ils destournent de la mort leur consideration : comme on amuse les enfans pendant qu’on leur veut donner le coup de lancette. J’en ay veu, si par fois leur veuë se ravaloit à ces horribles aprests de la mort, qui sont autour d’eux, s’en transir, et rejetter avec furie ailleurs leur pensee. A ceux qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux.

Subrius Flavius, ayant par le commandement de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre : quand on le mena au champ, où l’execution devoit estre faicte, voyant le trou que Niger avoit fait caver pour le mettre, inegal et mal formé : « Ny cela, mesme, dit-il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. » Et à Niger, qui l’exhortoit de tenir la teste ferme : « Frapasses tu seulement aussi ferme. » Et devina bien : car le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à divers coups. Cettuy-cy semble bien avoir eu sa pensee droittement et fixement au subject.

Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere : l’ardeur du combat l’emporte. Un honneste homme de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy crioit qu’il pensast à sa conscience, mais il me dit depuis, qu’encores que ces voix luy vinssent aux oreilles, elles ne l’avoient aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat.

Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condemnation : de ce qu’ayant ouy sa response, qu’il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelerées : il se rua sur luy, avec ses soldats pour le forcer : et comme luy tout desarmé, se defendoit obstinément de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce debat : dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment penible d’une mort longue et preparée, à quoy il estoit destiné.

Nous pensons tousjours ailleurs : l’esperance d’une meilleure vie nous arreste et appuye : ou l’esperance de la valeur de nos enfans : ou la gloire future de nostre nom : ou la fuitte des maux de cette vie : ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort :

Spero equidem medijs, si quid pia numina possunt,
Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido
Sæpe vocaturum.
Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos.

Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinée. Au premier sentiment de cette nouvelle, il jetta sa couronne à terre : mais par la suitte du propos, entendant la forme d’une mort tres-valeureuse, il l’amassa, et remit sur sa teste.

Epicurus mesme se console en sa fin, sur l’eternité et l’utilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati labores, fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme travail, ne poise pas, dit Xenophon, à un general d’armée, comme à un soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé, que la victoire estoit demeurée de son costé. Hæc sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances nous amusent, divertissent et destournent de la consideration de la chose en soy.

Voire les arguments de la Philosophie, vont à tous coups costoyants et gauchissants la matiere, et à peine essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole Philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort : « Nul mal n’est honorable : la mort l’est : elle n’est pas donc mal. » Contre l’yvrongnerie : « Nul ne fie son secret à l’yvrongne : chacun le fie au sage : le sage ne sera donc pas yvrongne. » Cela est-ce donner au blanc ? J’ayme à veoir ces ames principales, ne se pouvoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu’ils soyent, ce sont tousjours bien lourdement des hommes.

C’est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle : je le voy bien, encore que je n’en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement un jeune Prince, je ne luy allois pas disant, qu’il falloit prester la jouë à celuy qui vous avoit frappé l’autre, pour le devoir de charité : ny ne luy allois representer les tragiques evenements que la poësie attribue à cette passion. Je la laissay là, et m’amusay à luy faire gouster la beauté d’une image contraire : l’honneur, la faveur, la bien-vueillance qu’il acquerroit par clemence et bonté : je le destournay à l’ambition. Voyla comme lon en faict.

« Si vostre affection en l’amour est trop puissante, dissipez la, » disent-ils : Et disent vray, car je l’ay souvent essayé avec utilité : Rompez la à divers desirs, desquels il y en ayt un regent et un maistre, si vous voulez, mais de peur qu’il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, sejournez-le, en le divisant et divertissant.

Cum morosa vago singultiet inguine vena,
Conjicito humorem collectum in corpora quæque.

Et pourvoyez y de bonne heure, de peur que vous n’en soyez en peine, s’il vous a une fois saisi.

Si non prima novis conturbes vulnera plagis,
Volgivagáque vagus Venere ante recentia cures.

Je fus autrefois touché d’un puissant desplaisir, selon ma complexion : et encores plus juste que puissant : je m’y fusse perdu à l’adventure, si je m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d’une vehemente diversion pour m’en distraire, je me fis par art amoureux et par estude : à quoy l’aage m’aydoit : L’amour me soulagea et retira du mal, qui m’estoit causé par l’amitié. Par tout ailleurs de mesme : Une aigre imagination me tient : je trouve plus court, que de la dompter, la changer : je luy en substitue, si je ne puis une contraire, aumoins un’autre : Tousjours la variation soulage, dissout et dissipe : Si je ne puis la combatre, je luy eschappe : et en la fuïant, je fourvoye, je ruse : Muant de lieu, d’occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d’autres amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m’esgare.

Nature procede ainsi, par le benefice de l’inconstance : Car le temps qu’elle nous a donné pour souverain medecin de nos passions, gaigne son effect principalement par là, que fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu’elle soit. Un sage ne voit guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu’au premier an ; et suivant Epicurus, de rien moins : car il n’attribuoit aucun leniment des fascheries, ny à la prevoyance, ny à l’antiquité d’icelles. Mais tant d’autres cogitations traversent cette-cy, qu’elle s’alanguit, et se lasse en fin.

Pour destourner l’inclination des bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son beau chien, et le chassa en la place : afin que donnant ce subject pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. J’ay veu aussi, pour cet effect de divertir les opinions et conjectures du peuple, et desvoyer les parleurs, des femmes, couvrir leur vrayes affections, par des affections contrefaictes. Mais j’en ay veu telle, qui en se contrefaisant s’est laissee prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte : Et aprins par elle, que ceux qui se trouvent bien logez, sont des sots de consentir à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reservez à ce serviteur aposté, croyez qu’il n’est guere habile, s’il ne se met en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne : Cela c’est proprement tailler et coudre un soulier, pour qu’un autre le chausse.

Peu de chose nous divertit et destourne : car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subjects en gros et seuls. ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent : et des vaines escorces qui rejallissent des subjects.

Folliculos ut nunc teretes æstate cicadæ
Linquunt.

Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souvenir d’un adieu, d’une action, d’une grace particuliere, d’une recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla toute Romme, ce que sa mort n’avoit pas faict. Le son mesme des noms, qui nous tintoüine aux oreilles : « Mon pauvre maistre, » ou « mon grand amy : » « helas mon cher pere, » ou « ma bonne fille. » Quand ces redites me pinsent, et que j’y regarde de pres, je trouve que c’est une pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme les exclamations des prescheurs, esmouvent leur auditoire souvent, plus que ne font leurs raisons : et comme nous frappe la voix piteuse d’une beste qu’on tue pour nostre service : sans que je poise ou penetre ce pendant, la vraye essence et massive de mon subject.

his se stimulis dolor ipse lacessit.

Ce sont les fondemens de nostre deuil.

L’opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m’a par fois jetté en longues suppressions d’urine, de trois, de quatre jours : et si avant en la mort, que c’eust esté follie d’esperer l’eviter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m’apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie ! Me trouvant là, je consideroy par combien legeres causes et objects, l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie : de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement : à combien frivoles pensees nous donnions place en un si grand affaire. Un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non ? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je voy nonchalamment la mort, quand je la voy universellement, comme fin de la vie. Je la gourmande en bloc : par le menu, elle me pille. Les larmes d’un laquais, la dispensation de ma desferre, l’attouchement d’une main cognue, une consolation commune, me desconsole et m’attendrit.

Ainsi nous troublent l’ame, les plaintes des fables : et les regrets de Didon, et d’Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle : c’est une exemple de nature obstinee et dure, n’en sentir aucune emotion : comme on recite, pour miracle, de Polemon : mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d’un chien enragé, qui luy emporta le gras de la jambe. Et nulle sagesse ne va si avant, de concevoir la cause d’une tristesse, si vive et entiere, par jugement, qu’elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont leur part : parties qui ne peuvent estre agitees que par vains accidens.

Est ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle ? L’Orateur, dit la Rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s’esmouvera par le son de sa voix, et par ses agitations feintes ; et se lairra piper à la passion qu’il represente : Il s’imprimera un vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu’il jouë, pour le transmettre aux juges, à qui il touche encore moins : Comme font ces personnes qu’on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car encore qu’ils s’esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent souvent tous entiers, et reçoivent en eux une vraye melancholie.

Je fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué : Je consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l’appareil de nostre convoy : car seulement le nom du trespassé n’y estoit pas cogneu.

Quintilian dit avoir veu des Comediens si fort engagez en un rolle de deuil, qu’ils en pleuroient encore au logis : et de soy mesme, qu’ayant prins à esmouvoir quelque passion en autruy, il l’avoit espousee, jusques à se trouver surprins, non seulement de larmes, mais d’une palleur de visage et port d’homme vrayement accablé de douleur.

En une contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin : car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la souvenance des bonnes et agreables conditions qu’il avoit, elles font tout d’un train aussi recueil et publient ses imperfections : comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation, et se divertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy presser des louanges nouvelles et fauces : et à le faire tout autre, quand nous l’avons perdu de veuë, qu’il ne nous sembloit estre, quand nous le voyions : Comme si le regret estoit une partie instructive : ou que les larmes en lavant nostre entendement, l’esclaircissent. Je renonce dés à present aux favorables tesmoignages, qu’on me voudra donner, non par ce que j’en seray digne, mais par ce que je seray mort.

Qui demandera à celuy là, « Quel interest avez vous à ce siege ? L’interest de l’exemple, dira-il, et de l’obeyssance commune du Prince : je n’y pretens proffit quelconque : et de gloire, je sçay la petite part qui en peut toucher un particulier comme moy : je n’ay icy ny passion ny querelle. » Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en son rang de bataille pour l’assaut : C’est la lueur de tant d’acier, et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy ont jetté cette nouvelle rigueur et hayne dans les veines. « Frivole cause, » me direz vous : Comment cause ? il n’en faut point, pour agiter nostre ame : Une resverie sans corps et sans subject la regente et l’agite. Que je me mette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est reellement chatouillee et resjouye : Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse, par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques, qui nous alterent et l’ame et le corps ? Quelles grimaces, estonnees, riardes, confuses, excite la resverie en noz visages ! Quelles saillies et agitations de membres et de voix ! Semble-il pas de cet homme seul, qu’il aye des visions fauces, d’une presse d’autres hommes, avec qui il negocie : ou quelque demon interne, qui le persecute ? Enquerez vous à vous, où est l’object de ceste mutation ? Est-il rien sauf nous, en nature, que l’inanité substante, sur quoy elle puisse ?

Cambyses pour avoir songé en dormant, que son frere devoit devenir Roy de Perse, le fit mourir. Un frere qu’il aymoit, et duquel il s’estoit tousjours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour une fantasie qu’il print de mauvais augure, de je ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché de quelque mal plaisant songe qu’il avoit songé : C’est priser sa vie justement ce qu’elle est, de l’abandonner pour un songe.

Oyez pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu’il est en butte à toutes offences et alterations : vrayement elle a raison d’en parler.

O prima infoelix fingenti terra Prometheo !
Ille parum cauti pectoris egit opus.
Corpora disponens, mentem non vidit in arte,
Recta animi primùm debuit esse via.

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Scans of the 1588 French edition of the Essays (Bibliothèque municipale de Bordeaux, S 1238 Res. C) courtesy of Bibliothèque nationale de France.

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  • Montaigne, Michel de. “De la diversion.” HyperEssays.net. Last modified August 23, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/III/chapter/4

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on August 23, 2021.