Essays
Michel de Montaigne

Book 3 Chapter 11
Des boyteux

Il y a deux ou trois ans, qu’on accoursit l’an de dix jours en France. Combien de changemens doivent suyvre ceste reformation ! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n’est rien qui bouge de sa place : Mes voisins trouvent l’heure de leurs semences, de leur recolte, l’opportunité de leurs negoces, les jours nuisibles et propices, au mesme poinct justement, où ils les avoyent assignez de tout temps. Ny l’erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l’amendement ne s’y sent. Tant il y a d’incertitude par tout : tant nostre appercevance est grossiere, obscure et obtuse. On dit, que ce reiglement se pouvoit conduire d’une façon moins incommode : soustraiant à l’exemple d’Auguste, pour quelques années, le jour du bissexte : qui ainsi comme ainsin, est un jour d’empeschement et de trouble : jusques à ce qu’on fust arrivé à satisfaire exactement ce debte : Ce que mesme on n’a pas faict, par ceste correction : et demeurons encores en arrerages de quelques jours : Et si par mesme moyen, on pouvoit prouvoir à l’advenir, ordonnant qu’apres la revolution de tel ou tel nombre d’années, ce jour extraordinaire seroit tousjours eclipsé : si que nostre mesconte ne pourroit d’ores-enavant exceder vingt et quatre heures. Nous n’avons autre comte du temps, que les ans : Il y a tant de siecles que le monde s’en sert : et si c’est une mesure que nous n’avons encore achevé d’arrester. Et telle, que nous doubtons tous les jours, quelle forme les autres nations luy ont diversement donné : et quel en estoit l’usage. Quoy ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous jettent en incertitude des heures mesme et des jours ? Et des moys, ce que dit Plutarque : qu’encore de son temps l’astrologie n’avoit sçeu borner le mouvement de la lune ? Nous voyla bien accommodez, pour tenir registre des choses passées.

Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité : Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses : non à nous, qui n’en avons que la souffrance. Et qui en avons l’usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire : et le corps et l’ame, interrompent et alterent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l’opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence : comme à la subjection et apprentissage, l’accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi : « Comment est-ce que cela se fait ? » mais, se fait-il ? faudroit il dire. Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre : il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere,

dare pondus idonea fumo.

Je trouve quasi par tout, qu’il faudroit dire : « Il n’en est rien. » Et employerois souvent ceste responce : mais je n’ose : car ils crient, que c’est une deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu’à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier tout sec, une proposition de faict : Et peu de gens faillent : notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu : ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux. Ita finitima sunt falsa veris, ut in præcipitem locum non debeat se sapiens committere.

La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles : nous les regardons de mesme oeil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie : mais que nous cherchons, et convions à nous y enferrer : Nous aymons à nous embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre.

J’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de prevoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu’on veut : Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il n’y a de celle la, jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuvez de ce commencement d’estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu’on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu’on nous a presté, sans quelque usure, et accession de nostre creu. L’erreur particulier, fait premierement l’erreur publique : et à son tour apres, l’erreur publique fait l’erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s’estoffant et formant, de main en main : de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin : et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C’est un progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouvrage de charité, de la persuader à un autre : Et pour ce faire, ne craint point d’adjouster de son invention, autant qu’il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu’il pense estre en la conception d’autruy.

Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir : et qui ne me soucie guere de donner creance et authorité à ce que je dis, m’apperçoy toutesfois, aux propos que j’ay en main, qu’estant eschauffé ou par la resistance d’un autre, ou par la propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject, par voix, mouvemens, vigueur et force de parolles : et encore par extention et amplification : non sans interest de la verité nayfve : Mais je le fais en condition pourtant, qu’au premier qui me rameine, et qui me demande la verité nuë et cruë : je quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à l’hyperbole.

Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en une presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Quasi veró quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. C’est chose difficile de se resoudre son jugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subject mesme, saisit les simples : de là elle s’espand aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que je n’en croirois pas un, je n’en croirois pas cent uns. Et ne juge pas les opinions, par les ans.

Il y a peu de temps, que l’un de nos princes, en qui la goute avoit perdu un beau naturel, et une allegre composition : se laissa si fort persuader, au rapport qu’on faisoit des merveilleuses operations d’un prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes maladies : qu’il fit un long voyage pour l’aller trouver : et par la force de son apprehension, persuada, et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu’il en tira du service, qu’elles avoyent desapris luy faire, il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles advantures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouva depuis, tant de simplesse, et si peu d’art, en l’architecte de tels ouvrages, qu’on le jugea indigne d’aucun chastiement : Comme si feroit on, de la plus part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. Miramur ex intervallo fallentia. Nostre veuë represente ainsi souvent de loing, des images estranges, qui s’esvanouyssent en s’approchant. Nunquam ad liquidum fama perducitur.

C’est merveille, de combien vains commencemens, et frivoles causes, naissent ordinairement si fameuses impressions : Cela mesmes en empesche l’information : Car pendant qu’on cherche des causes, et des fins fortes, et poisantes, et dignes d’un si grand nom, on pert les vrayes. Elles eschappent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est requis un bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches : indifferent, et non preoccupé. Jusques à ceste heure, tous ces miracles et evenemens estranges, se cachent devant moy : Je n’ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme : On s’apprivoise à toute estrangeté par l’usage et le temps : mais plus je me hante et me cognois, plus ma difformité m’estonne : moins je m’entens en moy.

Le principal droict d’avancer et produire tels accidens, est reservé à la fortune. Passant avant hier dans un village, à deux lieuës de ma maison, je trouvay la place encore toute chaude, d’un miracle qui venoit d’y faillir : par lequel le voisinage avoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient les provinces voisines, de s’en esmouvoir, et y accourir à grosses troupes, de toutes qualitez : Un jeune homme du lieu, s’estoit joüé à contrefaire une nuict en sa maison, la voix d’un esprit, sans penser à autre finesse, qu’à joüir d’un badinage present : cela luy ayant un peu mieux succedé qu’il n’esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village, du tout stupide, et niaise : et furent trois en fin, de mesme aage et pareille suffisance : et de presches domestiques en firent des presches publics, se cachans soubs l’autel de l’Eglise, ne parlans que de nuict, et deffendans d’y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient à la conversion du monde, et menace du jour du jugement (car ce sont subjects soubs l’authorité et reverence desquels, l’imposture se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et mouvements, si niais, et si ridicules : qu’à peine y a-il rien si grossier au jeu des petits enfans : Si toutesfois la fortune y eust voulu prester un peu de faveur, qui sçait, jusques où se fust accreu ce battelage ? Ces pauvres diables sont à cette heure en prison ; et porteront volontiers la peine de la sottise commune : et ne sçay si quelque juge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy, qui est descouverte : mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognossance : je suis d’advis, que nous soustenions nostre jugement, aussi bien à rejeter, qu’à recevoir.

Il s’engendre beaucoup d’abus au monde : ou pour dire plus hardiment, tous les abus du monde s’engendrent, de ce, qu’on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance ; et sommes tenus d’accepter, tout ce que nous ne pouvons refuter. Nous parlons de toutes choses par preceptes et resolution. Le stile à Rome portoit, que cela mesme, qu’un tesmoin deposoit, pour l’avoir veu de ses yeux, et ce qu’un juge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en cette forme de parler. « Il me semble. » On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les plante pour infaillibles. J’aime ces mots, qui amollissent et moderent la temerité de nos propositions : A l’avanture, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, et semblables : Et si j’eusse eu à dresser des enfans, je leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de respondre : enquestente, non resolutive : « Qu’est-ce à dire ? je ne l’entens pas ; il pourroit estre : est-il vray ? » qu’ils eussent plustost gardé la forme d’apprentis à soixante ans, que de representer les docteurs à dix ans : comme ils font. Qui veut guerir de l’ignorance, il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L’admiration est fondement de toute philosophie : l’inquisition, le progrez : l’ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et genereuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science : Ignorance pour laquelle concevoir, il n’y a pas moins de science, qu’à concevoir la science.

Je vy en mon enfance, un procez que Corras Conseiller de Thoulouse fit imprimer, d’un accident estrange ; de deux hommes, qui se presentoient l’un pour l’autre : il me souvient (et ne me souvient aussi d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celuy qu’il jugea coulpable, si merveilleuse et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui estoit juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui l’avoit condamné à estre pendu. Recevons quelque forme d’arrest qui die : « La Cour n’y entend rien ; » Plus librement et ingenuëment, que ne firent les Areopagites : lesquels se trouvans pressez d’une cause, qu’ils ne pouvoient desvelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans.

Les sorcieres de mon voisinage, courent hazard de leur vie, sur l’advis de chasque nouvel autheur, qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parolle nous offre de telles choses ; tres-certains et irrefragables exemples ; et les attacher à nos evenemens modernes : puisque nous n’en voyons, ny les causes, ny les moyens : il y faut autre engin que le nostre. Il appartient à l’avanture, à ce seul tres-puissant tesmoignage, de nous dire : « Cettuy-cy en est, et celle-là : et non cet autre. » Dieu en doit estre creu : c’est vrayement bien raison. Mais non pourtant un d’entre nous, qui s’estonne de sa propre narration (et necessairement il s’en estonne, s’il n’est hors du sens) soit qu’il l’employe au faict d’autruy : soit qu’il l’employe contre soy-mesme.

Je suis lourd, et me tiens un peu au massif, et au vray-semblable : evitant les reproches anciens. Majorem fidem homines adhibent iis quæ non intelligunt. Cupidine humani ingenii libentius obscura creduntur. Je vois bien qu’on se courrouce : et me deffend-on d’en doubter, sur peine d’injures execrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy. Ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté leur opinion : je ne l’accuse que de difficulté et de hardiesse. Et condamne l’affirmation opposite, egallement avec eux : sinon si imperieusement. Qui establit son discours par braverie et commandement, montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scholastique, qu’ils ayent autant d’apparence que leurs contradicteurs. Videantur sanè, non affirmentur modo. Mais en la consequence effectuelle qu’ils en tirent, ceux-cy ont bien de l’avantage. A tuer les gens : il faut une clairté lumineuse et nette : Et est nostre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidens, supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon conte : ce sont homicides, et de la pire espece. Toutesfois en cela mesme, on dit qu’il ne faut pas tousjours s’arrester à la propre confession de ces gens icy. car on leur a veu par fois, s’accuser d’avoir tué des personnes, qu’on trouvoit saines et vivantes.

En ces autres accusations extravagantes, je dirois volontiers ; que c’est bien assez ; qu’un homme, quelque recommendation qu’il aye, soit creu de ce qui est humain : De ce qui est hors de sa conception, et d’un effect supernaturel : il en doit estre creu, lors seulement, qu’une approbation supernaturelle l’a authorisé. Ce privilege qu’il a pleu à Dieu, donner à aucuns de nos tesmoignages, ne doit pas estre avily, et communiqué legerement. J’ay les oreilles battuës de mille tels contes. « Trois le virent un tel jour, en levant : trois le virent lendemain, en occident : à telle heure, tel lieu, ainsi vestu : » certes je ne m’en croirois pas moy-mesme. Combien trouvé-je plus naturel, et plus vray-semblable, que deux hommes mentent : que je ne fay qu’un homme en douze heures, passe, quant et les vents, d’orient en occident ? Combien plus naturel, que nostre entendement soit emporté de sa place, par la volubilité de nostre esprit detraqué ; que cela, qu’un de nous soit envolé sur un balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os ; par un esprit estranger ? Ne cherchons pas des illusions du dehors, et incogneuës : nous qui sommes perpetuellement agitez d’illusions domestiques et nostres. Il me semble qu’on est pardonnable, de mescroire une merveille, autant au moins qu’on peut en destourner et elider la verification, par voye non merveilleuse. Et suis l’advis de S. Augustin : qu’il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l’asseurance, és choses de difficile preuve, et dangereuse creance.

Il y a quelques années, que je passay par les terres d’un Prince souverain : lequel en ma faveur, et pour rabattre mon incredulité, me fit cette grace, de me faire voir en sa presence, en lieu particulier, dix ou douze prisonniers de ce genre ; et une vieille entres autres ; vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres-fameuse de longue main en cette profession. Je vis et preuves, et libres confessions, et je ne sçay quelle marque insensible sur cette miserable vieille : et m’enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je peusse : et ne suis pas homme qui me laisse guere garroter le jugement par preoccupation. En fin et en conscience, je leur eusse plustost ordonné de l’ellebore que de la ciguë. Captisque res magis mentibus, quàm consceleratis similis visa. La justice a ses propres corrections pour telles maladies.

Quant aux oppositions et arguments, que des honnestes hommes m’ont faict, et là, et souvent ailleurs : je n’en ay point senty, qui m’attachent : et qui ne souffrent solution tousjours plus vray-semblable ; que leurs conclusions. Bien est vray que les preuves et raisons qui se fondent sur l’experience et sur le faict : celles-là, je ne les desnouë point ; aussi n’ont-elles point de bout : je les tranche souvent, comme Alexandre son noeud. Apres tout c’est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d’en faire cuire un homme tout vif. On recite par divers exemples (et Prestantius de son pere) qu’assoupy et endormy bien plus lourdement, que d’un parfaict sommeil : il fantasia estre jument, et servir de sommier à des soldats : et, ce qu’il fantasioit, il l’estoit. Si les sorciers songent ainsi materiellement : si les songes par fois se peuvent ainsin incorporer en effects : encore ne croy-je pas, que nostre volonté en fust tenuë à la justice.

Ce que je dis, comme celuy qui n’est pas juge ny conseiller des Roys ; ny s’en estime de bien loing digne : ains homme du commun : nay et voüé à l’obeïssance de la raison publique, et en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resveries en conte, au prejudice de la plus chetive loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en ce que je dy, je ne pleuvis autre certitude, sinon que c’est ce, que lors j’en avoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C’est par maniere de devis, que je parle de tout, et de rien par maniere d’advis. Nec me pudet, ut istos, fateri nescire, quod nesciam. Je ne serois pas si hardy à parler, s’il m’appartenoit d’en estre creu : Et fut, ce que je respondis à un grand, qui se plaignoit de l’aspreté et contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé d’une part, je vous propose l’autre, de tout le soing que je puis : pour esclarcir vostre jugement, non pour l’obliger : Dieu tient vos courages, et vous fournira de choix. Je ne suis pas si presomptueux, de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si puissantes et si eslevées conclusions. Certes, j’ay non seulement des complexions en grand nombre : mais aussi des opinions assez, desquelles je dégouterois volontiers mon fils, si j’en avois. Quoy ? si les plus vrayes ne sont pas tousjours les plus commodes à l’homme ; tant il est de sauvage composition.

A propos, ou hors de propos ; il n’importe. On dit en Italie en commun proverbe, que celuy-là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n’a couché avec la boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y a long temps ce mot en la bouche du peuple ; et se dict des masles comme des femelles : Car la Royne des Amazones, respondit au Scythe qui la convioit à l’amour, ἂριστα χολὸς οἱφεῖ, « le boiteux le faict le mieux. » En cette republique feminine, pour fuir la domination des masles, elles les stropioient dés l’enfance, bras, jambes, et autres membres qui leur donnoient avantage sur elles, et se servoient d’eux, à ce seulement, à quoy nous nous servons d’elles par deçà. J’eusse dit, que le mouvement detraqué de la boiteuse, apportast quelque nouveau plaisir à la besoigne, et quelque poincte de douceur, à ceux qui l’essayent : mais je viens d’apprendre, que mesme la philosophie ancienne en a decidé : Elle dict, que les jambes et cuisses des boiteuses, ne recevans à cause de leur imperfection, l’aliment qui leur est deu, il en advient que les parties genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l’exercice, ceux qui en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux jeux de Venus. Qui est aussi la raison, pourqucy les Grecs descrioient les tisserandes, d’estre plus chaudes, que les autres femmes : à cause du mestier sedentaire qu’elles font, sans grand exercice du corps. Dequoy ne pouvons nous raisonner à ce prix-là ? De celles icy, je pourrois aussi dire ; que ce tremoussement que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et sollicite : comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs coches.

Ces exemples, servent-ils pas à ce que je disois au commencement : Que nos raisons anticipent souvent l’effect, et ont l’estenduë de leur jurisdiction si infinie, qu’elles jugent et s’exercent en l’inanité mesme, et au non estre ? Outre la flexibilité de nostre invention, à forger des raisons à toutes sortes de songes ; nostre imagination se trouve pareillement facile, à recevoir des impressions de la fauceté, par bien frivoles apparences. Car par la seule authorité de l’usage ancien, et publique de ce mot : je me suis autresfois faict accroire, avoir receu plus de plaisir d’une femme, de ce qu’elle n’estoit pas droicte, et mis cela au compte de ses graces.

Torquato Tasso, en la comparaison qu’il faict de la France à l’Italie ; dit avoir remarqué cela, que nous avons les jambes plus gresles, que les Gentils hommes Italiens ; et en attribue la cause, à ce que nous sommes continuellement à cheval. Qui est celle-mesmes de laquelle Suetone tire une toute contraire conclusion : Car il dit au rebours, que Germanicus avoit grossi les siennes, par continuation de ce mesme exercice. Il n’est rien si soupple et erratique, que nostre entendement. C’est le soulier de Theramenez ; bon à tous pieds. Et il est double et divers, et les matieres doubles, et diverses. « Donne moy une dragme d’argent, disoit unphilosophe Cynique à Antigonus : Ce n’est pas present de Roy, respondit-il : Donne moy donc un talent : Ce n’est pas present pour Cynique : »

Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat
Spiramenta, novas veniat qua succus in herbas :
Seu durat magis, Et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluviæ, rapidive potentia solis
Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat.

Ogni medaglia ha il suo riverso. Voila pourquoy Clitomachus disoit anciennement, que Carneades avoit surmonté les labeurs d’Hercules ; pour avoir arraché des hommes le consentement : c’est à dire, l’opinion, et la temerité de juger. Cette fantasie de Carneades, si vigoureuse, nasquit à mon advis anciennement, de l’impudence de ceux qui font profession de sçavoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit Æsope en vente, avec deux autres esclaves : l’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçavoit faire, celuy-la pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu’il sçavoit et cecy et cela : le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus : quand ce fut à Æsope, et qu’on luy eust aussi demandé ce qu’il sçavoit faire : « Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé : ils sçavent tout. » Aiusin est-il advenu en l’escole de la philosophie. La fierté, de ceux qui attribuoient à l’esprit humain la capacité de toutes choses, causa en d’autres, par despit et par emulation, cette opinion, qu’il n’est capable d’aucune chose. Les uns tiennent en l’ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la science. Afin qu’on ne puisse nier, que l’homme ne soit immoderé par tout : et qu’il n’a point d’arrest, que celuy de la necessité, et impuissance d’aller outre.

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Scans of the 1588 French edition of the Essays (Bibliothèque municipale de Bordeaux, S 1238 Res. C) courtesy of Bibliothèque nationale de France.

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  • Montaigne, Michel de. “Des boyteux.” HyperEssays.net. Last modified August 7, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/III/chapter/11

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on August 7, 2021.