Essays
Michel de Montaigne

Book 2 Chapter 21
Contre la faineantise

L’empereur Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l’estat de l’Empire : et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence : et son medecin l’en tançant, comme de chose nuisible à sa santé : « Il faut, disoit-il, qu’un Empereur meure debout. » Voila un beau mot, à mon gré, et digne d’un grand prince. Adrian l’Empereur s’en servit depuis à ce mesme propos : et le devroit on souvent ramentevoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette grande charge, qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes, n’est pas une charge oisive ; et qu’il n’est rien qui puisse si justement desgouster un subject, de se mettre en peine et en hazard pour le service de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy-mesme, à des occupations lasches et vaines : et d’avoir soing de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nostre.

Quand quelqu’un voudra maintenir, qu’il vaut mieux que le prince conduise ses guerres par autre que par soy : la fortune luy fournira assez d’exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises : et de ceux encore desquels la presence y eust esté plus nuisible, qu’utile. Mais nul Prince vertueux et courageux pourra souffrir, qu’on l’entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conserver sa teste, comme la statue d’un sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de son office, qui est tout en action militaire, et l’en declarent incapable. J’en sçay un, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de dormir, pendant qu’on se battroit pour luy : et qui ne vid jamais sans jalousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit avec raison, ce me semble, que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre devroit rougir de honte, d’y pretendre part pour son nom, n’y ayant embesongné que sa voix et sa pensée : Ny celà mesme, veu qu’en telle besongne, les advis et commandemens, qui apportent l’honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l’affaire. Nul pilote n’exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion : Et Bajazet second avec son filz, qui s’en despartirent, s’amusants aux sciences et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands soufflets à leur Empire : et celuy qui regne à present, Ammurath troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s’en trouver de mesme. Fust-ce pas le Roy d’Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot ? « Il n’y eut onques Roy, qui moins s’armast, et si n’y eut onques Roy, qui tant me donnast à faire. » Il avoit raison de le trouver estrange, comme un effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent, que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de ce qu’à douze cents lieuës de leur oisive demeure, par l’escorte de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d’une et d’autre part : desquelles c’est à sçavoir, s’ils auroyent seulement le courage d’aller j’ouyr en presence.

L’Empereur Julian disoit encore plus, qu’un philosophe et un galant homme, ne devoient pas seulement respirer : c’est à dire, ne donner aux necessitez corporelles, que ce qu’on ne leur peut refuser ; tenant tousjours l’ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses : Il avoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer (ce qu’on dit aussi de la jeunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne) par ce qu’il estimoit que l’exercice, le travail continuel, et la sobrieté, devoient avoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne joindra pas mal en cet endroict, que les anciens Romains maintenoient leur jeunesse droite : « ils n’apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu’ils deussent apprendre assis. »

C’est une genereuse envie, de vouloir mourir mesmeutilement et virilement : mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution, qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l’un et à l’autre : les blesseures, les prisons, leur traversant ce dessein, et leur prestant une vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent jusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne devoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s’obligerent par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi, revertar ex acie : Si fallo, Jovem patrem Gradivúmque Martem aliósque iratos invoco Deos. Les Portugais disent, qu’en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats, qui s’estoyent condamnez avec horribles execrations, de n’entrer en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux : et pour marque de ce voeu, portoyent la teste et la barbe rase. Nous avons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que les coups fuyent ceux, qui s’y presentent trop alaigrement : et n’arrivent volontiers à qui s’y presente trop volontiers, et corrompt leur fin. Tel ne pouvant obtenir de perdre sa vie, par les forces adversaires, apres avoir tout essayé, a esté contraint, pour fournir à sa resolution, d’en r’apporter l’honneur, ou de n’en rapporter pas la vie : se donner soy mesme la mort, en la chaleur propre du combat. Il en est d’autres exemples : Mais en voicy un. Philistus, chef de l’armée de Mer du jeune Dionysius contre les Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée, les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans autour de sa galere, pour l’investir, ayant faict grands faicts d’armes de sa personne, pour se desvelopper, n’y esperant plus de ressource, s’osta de sa main la vie, qu’il avoit si liberalement abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy de Portugal, cette journée, fameuse par la mort de trois Roys, et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille : se trouva grievement malade dés lors que les Portugalois entrerent à main armée en son estat ; et alla tousjours depuis en empirant vers la mort, et la prevoyant. Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement, et bravement. Il se trouva foible, pour soustenir la pompe ceremonieuse de l’entrée de son camp, qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d’action : et resigna cet honneur à son frere : Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu’il resigna : touts les autres necessaires et utiles, il les feit tres-glorieusement et exactement. Tenant son corps couché : mais son entendement, et son courage, debout et ferme, jusques au dernier souspir : et aucunement audelà. Il pouvoit miner ses ennemis, indiscretement advancez en ses terres : et luy poisa merveilleusement, qu’à faute d’un peu de vie, et pour n’avoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d’un estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant une autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie, à faire consumer son ennemy, et l’attirer loing de son armée de mer, et des places maritimes qu’il avoit en la coste d’Affrique : jusques au dernier jour de sa vie, lequel par dessein, il employa et reserva à cette grande journée. Il dressa sa battaille en rond, assiegeant de toutes pars l’ost des Portugais ; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict (qui fut tres aspre par la valeur de ce jeune Roy assaillant) veu qu’ils avoient à montrer visage à tous sens : mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouvants toutes les issues saisies, et closes ; furent contraints de se rejetter à eux mesmes : coacervanturque non solum cæde, sed etiam fuga, et s’amonceller les uns sur les autres, fournissants aux vaincueurs une tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l’appelloit : et coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats, les uns apres les autres. Mais un coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir, qu’il ne montast à cheval l’espée au poing. Il s’efforçoit pour s’aller mesler, ses gents l’arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe, et par ses estriers. Cest effort acheva d’accabler ce peu de vie, qui luy restoit : On le recoucha. Luy se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant ; pour advertir qu’on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement, qu’il eust lorsà faire, affin de n’engendrer quelque desespoir aux siens, par cette nouvelle) expira, tenant le doigt contre sa bouche close : signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps, et si avant en la mort ? qui mourut oncques si debout ?

L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy : continuant libre le train de la vie, jusques dedans elle. Comme Caton, qui s’amusoit à estudier et à dormir, en ayant une violente et sanglante, presente en son coeur, et la tenant en sa main.

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Scans of the 1588 French edition of the Essays (Bibliothèque municipale de Bordeaux, S 1238 Res. C) courtesy of Bibliothèque nationale de France.

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  • Montaigne, Michel de. “Contre la faineantise.” HyperEssays.net. Last modified August 4, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/II/chapter/21

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on August 4, 2021.