Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 47
De l’incertitude de nostre jugement

C’est bien ce que dit ce vers,

᾽Επέων δὲ πολὺς νόμος ἔνθα καἰ ἔνθα,

il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple :

Vinse Hannibal, et non seppe usar’ poi
Ben la vittoriosa sua ventura.

Qui voudra estre de ce party, et faire valoir avecques nos gens, la faute de n’avoir dernierement poursuivy nostre pointe à Moncontour ; ou qui voudra accuser le Roy d’Espaigne, de n’avoir sçeu se servir de l’advantage qu’il eut contre nous à Sainct Quentin ; il pourra dire cette faute partir d’une ame enyvrée de sa bonne fortune, et d’un courage, lequel plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l’accroistre, des-ja par trop empesché à digerer ce qu’il en a : il en a sa brassée toute comble, il n’en peut saisir davantage : indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre mains : car quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus ? Quell’esperance peut-on avoir qu’il ose un’autrefois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouveau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuivre tous rompus et effrayez ?

Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror.

Mais en fin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu’il vient de perdre ? Ce n’est pas comme à l’escrime, où le nombre des touches donne gain : tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle : ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Cæsar eut du pire pres la ville d’Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius, qu’il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre : et luy chaussa bien autrement les esperons, quand ce fut à son tour.

Mais pourquoy ne dira-on aussi au contraire ? que c’est l’effect d’un esprit precipiteux et insatiable, de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise : que c’est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu’il leur a prescripte : et que de se rejetter au danger apres la victoire, c’est la remettre encore un coup à la mercy de la fortune : que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayans défaict les Marses, en voyans encore une trouppe de reste, qui par desespoir se revenoient jetter à eux, comme bestes furieuses, ne furent pas d’advis de les attendre. Si l’ardeur de Monsieur de Foix ne l’eust emporté à poursuivre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l’eust pas souillée de sa mort. Toutesfois encore servit la recente memoire de son exemple, à conserver Monsieur d’Anguien de pareil inconvenient, à Serisoles. Il fait dangereux assaillir un homme, à qui vous avez osté tout autre moyen d’eschapper que par les armes : car c’est une violente maistresse d’escole que la necessité : gravissimi sunt morsus irritatæ necessitatis.

Vincitur haud gratis jugulo qui provocat hostem.

Voyla pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la journée contre les Mantineens, de n’aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers, de la desconfiture : ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur. Clodomire Roy d’Aquitaine, apres sa victoire, poursuivant Gondemar Roy de Bourgongne vaincu et fuyant, le força de tourner teste, mais son opiniastreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut.

Pareillement qui auroit à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité : il se presenteroit en faveur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopoemen, Brutus, Cæsar, et autres, que c’est tousjours un éguillon d’honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et un’occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes, comme ses biens et heritages. Raison, dit Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres, femmes, concubines, avec leurs joyaux et richesses plus cheres. Mais il s’offriroit aussi de l’autre part, qu’on doit plustost oster au soldat le soing de se conserver, que de le luy accroistre : qu’il craindra par ce moyen doublement à se hazarder : joint que c’est augmenter à l’ennemy l’envie de la victoire, par ces riches despouilles : et a lon remarqué que d’autres fois cela encouragea merveilleusement les Romains à l’encontre des Samnites. Antiochus montrant à Hannibal l’armée qu’il preparoit contr’eux pompeuse et magnifique en toute sorte d’equippage, et luy demandant. « Les Romains se contenteront-ils de cette armée ? S’ils s’en contenteront ? respondit-il, vrayement ouy, pour avares qu’ils soyent. » Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la sumptuosité en leur equippage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauvreté et frugalité reluisist avec le reste de la battaille.

Aux sieges et ailleurs, où l’occasion nous approche de l’ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le braver, desdaigner, et injurier de toutes façons de reproches : et non sans apparence de raison. Car ce n’est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en leur representant qu’il n’y a plus ordre de l’attendre de celuy, qu’ils ont si fort outragé, et qu’il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu’il en mesprit à Vitellius : car ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre, et amollis par les delices de la ville, il les agassa tant en fin, par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité, et le regret des Dames et festes, qu’ils venoient de laisser à Rome, qu’il leur remit par ce moyen le coeur au ventre, ce que nuls enhortemens n’avoient sçeu faire : et les attira luy-mesme sur ses bras, où lon ne les pouvoit pousser. Et de vray, quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire aisément, que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d’une autre affection pour la sienne propre.

A considerer de combien d’importance est la conservation d’un chef en un’armée, et que la visée de l’ennemy regarde principalement cette teste, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dependent : il semble qu’on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voyons avoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se travestir et desguiser sur le point de la meslée. Toutesfois l’inconvenient qu’on encourt par ce moyen, n’est pas moindre que celuy qu’on pense fuir : car le capitaine venant à estre mescognu des siens, le courage qu’ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir ; et perdant la veuë de ses marques et enseignes accoustumées, ils le jugent ou mort, ou s’estre desrobé desesperant de l’affaire. Et quant à l’experience, nous luy voyons favoriser tantost l’un tantost l’autre party. L’accident de Pyrrhus en la battaille qu’il eut contre le Consul Levinus en Italie, nous sert à l’un et l’autre visage. car pour s’estre voulu cacher sous les armes de Demogacles, et luy avoir donné les siennes, il sauva bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l’autre inconvenient de perdre la journée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere : Agis, Agesilaus, et ce grand Gilippus au rebours, alloyent à la guerre obscurement couverts, et sans attour imperial.

A la battaille de Pharsale entre autres reproches qu’on donne à Pompeius, c’est d’avoir arresté son armée pied coy attendant l’ennemy : pour autant que cela (je des-roberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups, et quand et quand oste l’eslancement des combattans les uns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d’impetuosité, et de fureur, plus qu’autre chose, quand ils viennent à s’entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course : et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée. Voyla ce qu’il dit pour ce rolle. Mais si Cæsar eust perdu, qui n’eust peu aussi bien dire, qu’au contraire, la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand advantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desja consommé à la course la moitié de son haleine ? outre ce que l’armée estant un corps de tant de diverses pieces, il est impossible qu’elle s’esmeuve en cette furie, d’un mouvement si juste, qu’elle n’en altere ou rompe son ordonnance : et que le plus dispost ne soit aux prises, avant que son compagnon le secoure. En cette villaine battaille des deux freres Perses, Clearchus Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge, sans se haster; mais à cinquante pas pres, il les mit à la course : esperant par la brieveté de l’espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine : leur donnant cependant l’avantage de l’impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D’autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere : Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy : s’ils vous attendent de pied coy, courez leur sus.

Au passage que l’Empereur Charles cinquiesme fit en Provence, le Roy François fut au propre d’eslire, ou de luy aller au devant en Italie, ou de l’attendre en ses terres : et bien qu’il considerast combien c’est d’avantage, de conserver sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu’entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing : que la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce ravage de ceux de son party, que de l’ennemy, en maniere qu’il s’en peut aysément allumer des seditions, et des troubles parmy nous : que la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est un grand support aux ennuis de la guerre : et qui n’a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte : que celuy qui met la nappe, tombe tousjours des despens : qu’il y a plus d’allegresse à assaillir qu’à deffendre : et que la secousse de la perte d’une battaille dans nos entrailles, est si violente, qu’il est malaisé qu’elle ne croulle tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s’espande plus brusquement : et que les villes qui auront ouy l’esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d’haleine, il est dangereux sur la chaude, qu’ils ne se jettent à quelque mauvais party : Si est-ce qu’il choisit de r’appeller les forces qu’il avoit delà les monts, et de voir venir l’ennemy. Car il peut imaginer au contraire, qu’estant chez luy et entre ses amis, il ne pouvoit faillir d’avoir planté de toutes commoditez, les rivieres, les passages à sa devotion, luy conduiroient et vivres et deniers, en toute seureté et sans besoing d’escorte : qu’il auroit ses subjects d’autant plus affectionnez, qu’ils auroient le danger plus pres : qu’ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et advantage : et s’il luy plaisoit de temporiser, qu’à l’abry et à son aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en une terre contraire, où il n’auroit devant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre : nul moyen de rafraichir ou d’eslargir son armée, si les maladies s’y mettoient, ny de loger à couvert ses blessez ; nuls deniers, nuls vivres, qu’à pointe de lance ; nul loisir de se reposer et prendre haleine ; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sçeust deffendre d’embusches et surprises : et s’il venoit à la perte d’une bataille, aucun moyen d’en sauver les reliques. Et n’avoit pas faute d’exemples pour l’un et pour l’autre party. Scipion trouva bien meilleur d’aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il estoit ; d’où bien luy print : Mais au rebours Hannibal en cette mesme guerre, se ruina, d’avoir abandonné la conqueste d’un pays estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé l’ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire : mais Agathocles Roy de Syracuse l’eut favorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous avons bien accoustumé de dire avec raison, que les evenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune : laquelle ne se veut pas renger et assujettir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers,

Et male consultis pretium est, prudentia fallax,
Nec fortuna probat causas sequiturque merentes :
Sed vaga per cunctos nullo discrimine fertur.
Scilicet est aliud quod nos cogatque regatque
Majus, et in proprias ducat mortalia leges.

Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en despendent bien autant ; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours.

Nous raisonnons hazardeusement et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous, noz discours ont grande participation à la temerité du hazard.

Related pages

Related documents

How to cite this page

  • Montaigne, Michel de. “De l’incertitude de nostre jugement.” HyperEssays.net. Last modified August 30, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/I/chapter/47

Metadata

Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on August 30, 2021.