Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 36
De l’usage de se vestir

Ou que je veuille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell’a soigneusement bridé toutes nos avenues. Je devisoy en cette saison frilleuse, si la façon d’aller tout nud de ces nations dernierement trouvees, est une façon forcee par la chaude temperature de l’air, comme nous disons des Indiens, et des Mores, ou si c’est l’originelle des hommes. Les gens d’entendement, d’autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte Parole, est subject à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles des controuvees, de recourir à la generale police du monde, où il n’y peut avoir rien de contrefaict. Or tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d’éguille, pour maintenir son estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estranger. Ainsi je tiens que comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se treuve naturellement equippé de suffisante couverture, pour se deffendre de l’injure du temps,

Proptereaque ferè res omnes aut corio sunt,
Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice tectae,

aussi estions nous : mais comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du jour, nous avons esteint nos propres moyens, par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c’est la coustume qui nous fait impossible ce qui ne l’est pas : Car de ces nations qui n’ont aucune cognoissance de vestemens, il s’en trouve d’assises environ soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude ciel que le nostre : Et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousjours descouverte : les yeux, la bouche, le nez, les oreilles : à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nez avec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n’eust armé d’une peau plus espoisse ce qu’elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds.

Pourquoy semble il difficile à croire ? entre ma façon d’estre vestu, et celle du païsan de mon païs, je trouve bien plus de distance, qu’il n’y a de sa façon, à celle d’un homme, qui n’est vestu que de sa peau.

Combien d’hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds par devotion !

Je ne sçay qui demandoit à un de nos gueux, qu’il voyoit en chemise en plein hyver, aussi scarbillat que tel qui se tient ammitonné dans les martes jusques aux oreilles, comme il pouvoit avoir patience : Et vous monsieur, respondit-il, vous avez bien la face descouverte : or moy je suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s’enquerant comment ainsi mal vestu, il pouvoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme : Suivez, dit-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme je fay les miens, vous n’en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa jusques à l’extreme vieillesse, ne peut estre induit à aller la teste couverte par froid, orage, et pluye qu’il fist, ce qu’on dit aussi de l’Empereur Severus.

Aux batailles donnees entre les Ægyptiens et les Perses, Herodote dit avoir esté remarqué et par d’autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu’aux Perses : à raison que ceux cy portent tousjours leurs testes couvertes de beguins, et puis de turbans : ceux la rases des l’enfance et descouvertes.

Et le Roy Agesilaus observa jusques à sa decrepitude, de porter pareille vesture en hyver qu’en esté. Cæsar, dit Suetone, marchoit tousjours devant sa troupe, et le plus souvent à pied, la teste descouverte, soit qu’il fist Soleil, ou qu’il pleust, et autant en dit-on de Hannibal,

tum vertice nudo
Excipere insanos imbres caelique ruinam.

Un Venitien, qui s’y est tenu long temps, et qui ne fait que d’en venir, escrit qu’au Royaume du Pegu, les autres parties du cops vestues, les hommes et les femmes vont tousjours les pieds nuds, mesme à cheval.

Et Platon conseille merveilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couverture, que celle que nature y a mise.

Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l’un des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte jamais gands, ny ne change pour hyver et temps qu’il face, le mesme bonnet qu’il porte au couvert.

Comme je ne puis souffrir d’aller deboutonné et destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entravez de l’estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la teste descouverte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour nostre santé, et nous fermir contre les injures du temps, que pour compte de la reverence.

Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy, car je ne m’habille guiere que de noir ou de blanc, à l’imitation de mon pere,) adjoustons d’une autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, avoir veu les gelees si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu’ils l’emportoient dans des panniers : et Ovide,

Nudaque consistunt formam servantia testae
Vina, nec hausta meri, sed data frusta bibunt.

Les gelees sont si aspres en l’emboucheure des Palus Mæotides, qu’en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates avoit livré bataille aux ennemis à pied sec, et les y avoit desfaicts, l’esté venu, il y gaigna contre eux encore une bataille navalle.

Les Romains souffrirent grand desadvantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu’ils allerent à la charge, le sang figé, et les membres contreints de froid : là où Hannibal avoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats : et distribuer de l’huyle par les bandes, afin que s’oignants, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l’air et du vent gelé, qui couroit lors.

La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse des difficultez et mesaises, qu’ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu’accueillis aux montaignes d’Armenie d’un horrible ravage de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins : et en estants assiegés tout court, furent un jour et une nuict, sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes : d’entre eux plusieurs morts, plusieurs aveugles du coup du gresil, et lueur de la neige : plusieurs estropiés par les extremitez : plusieurs roides transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier.

Alexandre veit une nation en laquelle on enterre les arbres fruittiers en hyver pour les defendre de la gelee : et nous en pouvons aussi voir.

Sur le subject de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par jour d’accoustremens, jamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses : comme aussi ny pot, ny plat, ny utensile de sa cuisine, et de sa table, ne luy estoient servis à deux fois.

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Scans of the 1588 French edition of the Essays (Bibliothèque municipale de Bordeaux, S 1238 Res. C) courtesy of Bibliothèque nationale de France.

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  • Montaigne, Michel de. “De l’usage de se vestir.” HyperEssays.net. Last modified July 30, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/I/chapter/36

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on July 30, 2021.