Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 34
La fortune se rencontre souvent au train de la raison

L’inconsistance du bransle divers de la fortune, fait qu’elle nous doive presenter toute espece de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy ? Le Duc de Valentinois ayant resolu d’empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme son pere, et luy alloyent soupper au Vatican : envoya devant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu’il la gardast bien soigneusement : le Pape y estant arrivé avant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy avoir esté recommandé que pour sa bonté, en servit au Pape, et le Duc mesme y arrivant sur le point de la collation, et se fiant qu’on n’auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour ; en maniere que le Pere en mourut soudain, et le fils apres avoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reservé à un’autre pire fortune.

Quelquefois il semble à point nommé qu’elle se joüe à nous : Le Seigneur d’Estree, lors guidon de Monsieur de Vandosme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie du Duc d’Ascot, estans tous deux serviteurs de la soeur du Sieur de Foungueselles, quoy que de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontiere) le Sieur de Licques l’emporta : mais le mesme jour des nopces, et qui pis est, avant le coucher, le marié ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle espouse, sortit à l’escarmouche pres de S. Omer, où le sieur d’Estree se trouvant le plus fort, le feit son prisonnier : et pour faire valoir son advantage, encore fallut-il que la Damoiselle,

Conjugis ante coacta novi dimittere collum,
Quam veniens vna atque altera rursus hyems
Noctibus in longis avidum saturasset amorem,

luy fist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier : comme il fit, la noblesse Françoise, ne refusant jamais rien aux Dames.

Semble-il pas que ce soit un sort artiste ? Constantin fils d’Helene fonda l’Empire de Constantinople : et tant de siecles apres Constantin fils d’Helene le finit.

Quelquefois il luy plaist envier sur nos miracles : Nous tenons que le Roy Clovis assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d’elles mesmes par faveur divine : Et Bouchet emprunte de quelqu’autheur, que le Roy Robert assiegeant une ville, et s’estant desrobé du siege, pour aller à Orleans solennizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en devotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville assiegee, s’en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan : car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d’Eronne, et ayant faict mettre la mine soubs un grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutes-fois tout empenné, si droit dans son fondement, que les assiegez n’en vausirent pas moins.

Quelquefois elle fait la medecine. Jason Phereus estant abandonné des medecins, pour une aposteme, qu’il avoit dans la poitrine, ayant envie de s’en défaire, au moins par la mort, se jetta en une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à travers le corps, si à point, que son aposteme en creva, et guerit.

Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art ? Cettuy-cy ayant parfaict l’image d’un chien las, et recreu à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouvant representer à son gré l’escume et la bave, despité contre sa besongne, prit son esponge, et comme elle estoit abreuvee de diverses peintures, la jetta contre, pour tout effacer : la fortune porta tout à propos le coup à l’endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l’art n’avoit peu attaindre.

N’adresse elle pas quelquefois nos conseils, et les corrige ? Isabel Royne d’Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, avec une armee, en faveur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fust arrivee au port qu’elle avoit projetté, y estant attendue par ses ennemis : mais la fortune la jetta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Et cet ancien qui ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eut il-pas raison de prononcer ces vers :

Ταυτόματον ἡμῶν καλλίω βουλεύεται,

La fortune a meilleur advis que nous.

Icetes avoit prattiqué deux soldats, pour tuer Timoleon, sejournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure, sur le point qu’il feroit quelque sacrifice. Et se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l’un l’autre, que l’occasion estoit propre à leur besoigne : voicy un tiers, qui d’un grand coup d’espee, en assene l’un par la teste, et le rue mort par terre, et s’en fuit. Le compagnon se tenant pour descouvert et perdu, recourut à l’autel, requerant franchise, avec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu’il faisoit le compte de la conjuration, voicy le tiers qui avoit esté attrapé, lequel comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au travers la presse, vers Timoleon, et les plus apparents de l’assemblee. Là il crie mercy : et dit avoir justement tué l’assassin de son pere : verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit, tout à propos, qu’en la ville des Leontins son pere, de vray, avoit esté tué par celuy sur lequel il s’estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques, pour avoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, de retirer de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement, les regles de l’humaine prudence.

Pour la fin : En ce faict icy, se descouvre il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et pieté singuliere ? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumvirs à Rome, se resolurent à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains l’un de l’autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans : ils se coururent sus, l’espee au poing : elle en dressa les pointes, et en fit deux coups esgallement mortels : et donna à l’honneur d’une si belle amitié, qu’ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s’entrembrasser en cet estat, d’une si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissans les corps tousjours pris en ce noble neud ; et les playes jointes, humans amoureusement, le sang et les restes de la vie, l’une de l’autre.

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  • Montaigne, Michel de. “La fortune se rencontre souvent au train de la raison.” HyperEssays.net. Last modified July 30, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/I/chapter/34

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on July 30, 2021.