Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 28
De l’amitié

Considerant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques : qui sont peintures fantasques, n’ayans grace qu’en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite ?

Desinit in piscem mulier formosa superne.

Je vay bien jusques à ce second point, avec mon peintre : mais je demeure court en l’autre, et meilleure partie : car ma suffisance ne va pas si avant, que d’oser entreprendre un tableau riche, poly et formé selon l’art. Je me suis advisé d’en emprunter un d’Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C’est un discours auquel il donna nom : La Servitude Volontaire : mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement dépuis rebatisé, Le Contre Un. Il l’escrivit par maniere d’essay, en sa premiere jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et meritee recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu’il peust faire : et si en l’aage que je l’ay cogneu plus avancé, il eust pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car notamment en cette partie des dons de nature, je n’en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit oncques depuis qu’il luy eschappa : et quelques memoires sur cet edict de Janvier fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques (moy qu’il laissa d’une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa Bibliotheque et de ses papiers) outre le livret de ses oeuvres que j’ay faict mettre en lumiere : Et si suis obligé particulierement à cette piece, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree longue espace avant que je l’eusse veu ; et me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s’en lit guere de pareilles : et entre nos hommes il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontre à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles.

Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu’à la societé. Et dit Aristote, que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l’amitié, que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou privé, forge et nourrit, en sont d’autant moins belles et genereuses, et d’autant moins amitiez, qu’elles meslent autre cause et but et fruit en l’amitié qu’elle mesme.

Ny ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n’y conviennent, ny conjointement.

Des enfans aux peres, c’est plustost respect : L’amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l’adventure les devoirs de nature : car ny toutes les secrettes pensees des peres ne se peuvent communiquer aux enfans, pour n’y engendrer une messeante privauté : ny les advertissemens et corrections, qui est un des premiers offices d’amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux peres. Il s’est trouvé des nations, où par usage les enfans tuoyent leurs peres : et d’autres, où les peres tuoyent leurs enfans, pour eviter l’empeschement qu’ils se peuvent quelquesfois entreporter : et naturellement l’un depend de la ruine de l’autre : Il s’est trouvé des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l’affection qu’il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty : que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque vouloit induire à s’accorder avec son frere : « Je n’en fais pas, dit-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. » C’est à la verité un beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous luy et moy nostre alliance : mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle : Les freres ayants à conduire le progrez de leur avancement, en mesme sentier et mesme train, il est force qu’ils se heurtent et choquent souvent. D’avantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy ? Le pere et le fils peuvent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi : C’est mon fils, c’est mon parent : mais c’est un homme farouche, un meschant, ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l’obligation naturelle nous commande, il y a d’autant moins de nostre choix et liberté volontaire : Et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l’affection et amitié. Ce n’est pas que je n’aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, jusques à son extreme vieillesse : et estant d’une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle :

et ipse
Notus in fratres animi paterni.

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoy qu’elle naisse de nostre choix, on ne peut : ny la loger en ce rolle. Son feu, je le confesse,

neque enim est dea nescia nostri
Quae dulcem curis miscet amaritiem,

est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c’est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu’à un coing. En l’amitié, c’est une chaleur generale et universelle, temperee au demeurant et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n’a rien d’aspre et de poignant. Qui plus est en l’amour ce n’est qu’un desir forcené apres ce qui nous fuit,

Come segue la lepre il cacciatore
Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito ;
Ne piu l’estima poi che presa vede,
Et sol dietro a chi fugge affretta il piede.

Aussi tost qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est à dire en la convenance des volontez, il s’esvanouist et s’alanguist : la jouïssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à sacieté. L’amitié au rebours, est jouye à mesure qu’elle est desiree, ne s’esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la jouyssance, comme estant spirituelle, et l’ame s’affinant par l’usage. Sous cette parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouvé place chez moy, affin que je ne parle de luy, qui n’en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance l’une de l’autre, mais en comparaison jamais : la premiere maintenant sa route d’un vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d’elle.

Quant au mariage, outre ce que c’est un marché qui n’a que l’entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir : et marché, qui ordinairement se fait à autres fins : il y survient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vive affection : là où en l’amitié, il n’y a affaire ny commerce que d’elle mesme. Joint qu’à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes, n’est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte cousture : ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l’estreinte d’un neud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere jouïssance, mais encores où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fust engagé tout entier : il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble : Mais ce sexe par nul exemple n’y est encore peu arriver, et par les escholes anciennes en est rejetté.

Et cette autre licence Grecque est justement abhorrée par nos moeurs. Laquelle pourtant, pour avoir selon leur usage, une si necessaire disparité d’aages, et difference d’offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu’icy nous demandons. Quis est enim iste amor amicitiæ ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem ? Car la peinture mesme qu’en faict l’Academie ne me desadvoüera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part : Que cette premiere fureur, inspirée par le fils de Venus au coeur de l’amant, sur l’object de la fleur d’une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts, que peut produire une ardeur immoderée, estoit simplement fondée en une beauté externe : fauce image de la generation corporelle : Car en l’esprit elle ne pouvoit, duquel la montre estoit encore cachée : qui n’estoit qu’en sa naissance, et avant l’aage de germer. Que si cette fureur saisissoit un bas courage, les moyens de sa poursuitte c’estoient richesses, presents, faveur à l’avancement des dignitez : et telle autre basse marchandise, qu’ils reprouvent. Si elle tomboit en un courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes : Instructions Philosophiques, enseignements à reverer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs : exemples de vaillance, prudence, justice. S’estudiant l’amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée : et esperant par cette societé mentale, establir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arrivoit à l’effect, en sa saison (car ce qu’ils ne requierent point en l’amant, qu’il apportast loysir et discretion en son entreprise ; ils le requierent exactement en l’aimé : d’autant qu’il luy falloit juger d’une beauté interne, de difficile cognoissance, et abstruse descouverte) lors naissoit en l’aymé le desir d’une conception spirituelle, par l’entremise d’une spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale : la corporelle, accidentale et seconde : tout le rebours de l’amant. A cette cause preferent ils l’aymé : et verifient, que les Dieux aussi le preferent : et tansent grandement le poëte Æschylus, d’avoir en l’amour d’Achilles et de Patroclus, donné la part de l’amant à Achilles, qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse et plus digne partie d’icelle, exerçant ses offices, et predominant : ils disent, qu’il en provenoit des fruicts tres-utiles au privé et au public. Que c’estoit la force des païs, qui en recevoient l’usage : et la principale defense de l’equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d’Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacree et divine, et n’est à leur compte, que la violence des tyrans, et lascheté des peuples, qui luy soit adversaire : en fin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Academie, c’est dire, que c’estoit un amour se terminant en amitié : chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoique de l’amour : Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulcritudinis specie. Je revien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. Omnino amicitiæ, corroboratis jam, confirmatisque ingeniis et ætatibus, judicandæ sunt.

Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l’une en l’autre, d’un meslange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aymoys, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant : « Par ce que c’estoit luy, par ce que c’estoit moy. »

Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulierement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l’un de l’autre : qui faisoient en nostre affection plus d’effort, que ne porte la raison des rapports : je croy par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche, que l’un à l’autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiee : par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts : et luy plus de quelque annee) elle n’avoit point à perdre temps. Et n’avoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, aus quelles il faut tant de precautions de longue et preallable conversation. Cette cy n’a point d’autre idee que d’elle mesme, et ne se peut rapporter qu’à soy. Ce n’est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c’est je ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne : d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre à la verité, ne nous reservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien.

Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoient tous ceux qui avoient esté de son intelligence, vint à s’enquerir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eust voulu faire pour luy, et qu’il eust respondu : « Toutes choses. Comment toutes choses ? suivit-il, et quoy, s’il t’eust commandé de mettre le feu en nos temples ? Il ne me l’eust jamais commandé, repliqua Blosius. Mais s’il l’eust fait ? adjousta Lælius : J’y eusse obey, » respondit-il. S’il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n’avoit que faire d’offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession : et ne se devoit departir de l’asseurance qu’il avoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n’entendent pas bien ce mystere : et ne presupposent pas comme il est, qu’il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu’amis ou que ennemis de leur païs, qu’amis d’ambition et de trouble. S’estans parfaittement commis, l’un à l’autre, ils tenoient parfaittement les renes de l’inclination l’un de l’autre : et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l’atteler sans cela) la responce de Blosius est telle, qu’elle devoit estre. Si leurs actions se demancherent, ils n’estoient ny amis, selon ma mesure, l’un de l’autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s’enquerroit à moy de cette façon : « Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous ? » et que je l’accordasse : car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire : par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d’un tel amy. Il n’est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me desloger de la certitude, que j’ay des intentions et jugemens du mien : aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu’elle eust, que je n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si uniment ensemble : elles se sont considerees d’une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre : que non seulement je cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu’à moy.

Qu’on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes : j’en ay autant de cognoissance qu’un autre, et des plus parfaictes de leur genre : Mais je ne conseille pas qu’on confonde leurs regles, on s’y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main, avec prudence et precaution : la liaison n’est pas nouée en maniere, qu’on n’ait aucunement à s’en deffier. « Aymez le (disoit Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr : haïssez le, comme ayant à l’aymer. » Ce precepte qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l’usage des amitiez ordinaires et coustumieres : A l’endroit desquelles il faut employer le mot qu’Aristote avoit tres familier, « O mes amys, il n’y a nul amy. »

En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d’estre mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontez en est cause : car tout ainsi que l’amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que je me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens : et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay : aussi l’union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux, ces mots de division et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie : et leur convenance n’estant qu’une ame en deux corps, selon la tres-propre definition d’Aristote, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer par là, que tout doit estre à chacun d’eux, et qu’ils n’ont rien à diviser et partir ensemble. Si en l’amitié dequoy je parle, l’un pouvoit donner à l’autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l’occasion, est celuylà qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d’effectuer en son endroit ce qu’il desire le plus. Quand le Philosophe Diogenes avoit faute d’argent, il disoit, qu’il le redemandoit à ses amis, non qu’il le demandoit. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, j’en reciteray un ancien exemple singulier.

Eudamidas Corinthien avoit deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien : venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : « Je legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l’entretenir en sa vieillesse : à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le doüaire le plus grand qu’il pourra : et au cas que l’un d’eux vienne à defaillir, je substitue en sa part celuy, qui survivra. » Ceux qui premiers virent ce testament, s’en moquerent : mais ses heritiers en ayants esté advertis, l’accepterent avec un singulier contentement. Et l’un d’eux, Charixenus, estant trespassé cinq jours apres, la substitution estant ouverte en faveur d’Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et de cinq talens qu’il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d’Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour.

Cet exemple est bien plein : si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d’amis : Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs : au rebours il est marry qu’il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu’il n’ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses moeurs, en l’autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste : mais cette amitié, qui possede l’ame, et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous ? S’ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous ? Si l’un commettoit à vostre silence chose qui fust utile à l’autre de sçavoir, comment vous en desmeleriez vous ? L’unique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que j’ay juré ne deceller à un autre, je le puis sans parjure, communiquer à celuy, qui n’est pas autre, c’est moy. C’est un assez grand miracle de se doubler : et n’en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n’est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux j’en aime autant l’un que l’autre, et qu’ils s’entr’aiment, et m’aiment autant que je les aime : il multiplie en confrairie, la chose la plus une et unie, et dequoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde.

Le demeurant de cette histoire convient tres-bien à ce que je disois : car Eudamidas donne pour grace et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin : il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l’amitié se montre bien plus richement en son fait, qu’en celuy d’Aretheus. Somme, ce sont effets inimaginables, à qui n’en a gousté : et qui me font honnorer à merveilles la responce de ce jeune soldat, à Cyrus, s’enquerant à luy, pour combien il voudroit donner un cheval, par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course : et s’il le voudroit eschanger à un royaume : « Non certes, Sire : mais bien le lairroy je volontiers, pour en aquerir un amy, si je trouvoy homme digne de telle alliance. »

Il ne disoit pas mal, « si je trouvoy. » Car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance : mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne fait rien de reste : il est besoin, que touts les ressorts soyent nets et seurs parfaictement.

Aux confederations, qui ne tiennent que par un bout, on n’a à prouvoir qu’aux imperfections, qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin, et mon advocat ; cette consideration n’a rien de commun avec les offices de l’amitié, qu’ils ne doivent. Et en l’accointance domestique, que dressent avec moy ceux qui me servent, j’en fay de mesmes : et m’enquiers peu d’un laquay, s’il est chaste, je cherche s’il est diligent : et ne crains pas tant un muletier joueur qu’imbecille : ny un cuisinier jureur, qu’ignorant. Je ne me mesle pas de dire ce qu’il faut faire au monde : d’autres assés s’en meslent : mais ce que j’y fay,

Mihi sic usus est; tibi, ut opus est facto, face.

A la familiarité de la table, j’associe le plaisant, non le prudent : Au lict, la beauté avant la bonté : et en la societé du discours, la suffisance, voire sans la preud’hommie, pareillement ailleurs.

Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfans, pria l’homme qui l’y surprint, de n’en rien dire, jusques à ce qu’il fust pere luy-mesme, estimant que la passion quiluy naistroit lors en l’ame, le rendroit juge equitable d’une telle action. Je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis : mais sçachant combien c’est chose esloignee du commun usage qu’une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m’attens pas d’en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l’antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent lasches au prix du sentiment que j’en ay : Et en ce poinct les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie.

Nil ego contulerim jucundo sanus amico.

L’ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l’ombre d’un amy : il avoit certes raison de le dire, mesmes s’il en avoit tasté : Car à la verité si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu’avec la grace de Dieu je l’aye passee douce, aisee, et sauf la perte d’un tel amy, exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d’autres : si je la compare, dis-je, toute, aux quatre annees, qu’il m’a esté donné de jouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n’est que fumee, ce n’est qu’une nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy,

quem semper acerbum,
Semper honoratum (sic, Dii, voluistis) habebo,

je ne fay que trainer languissant : et les plaisirs mesmes qui s’offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout : il me semble que je luy desrobe sa part,

Nec fas esse ulla me voluptate hic frui
Decrevi, tantisper dum ille abest meus particeps.

J’estois desja si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu’il me semble n’estre plus qu’à demy.

Illam meae si partem animae tulit
Maturior vis, quid moror altera,
Nec charus aeque, nec superstes
Integer ? Ille dies utramque
Duxit ruinam.

Il n’est action ou imagination, où je ne le trouve à dire, comme si eust-il bien faict à moy : car de mesme qu’il me surpassoit d’une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l’amitié.

Quis desiderio sit pudor aut modus
Tam chari capitis ?
O misero frater adempte mihi !
Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
Quae tuus in vita dulcis alebat amor.
Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater ;
Tecum una tota est nostra sepulta anima,
Cujus ego interitu tota de mente fugavi
Haec studia atque omnes delicias animi.
Alloquar ? audiero nunquam tua verba loquentem ?
Nunquam ego te, vita frater amabilior,
Aspiciam posthac ? At certè semper amabo.

Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans.

Parce que j’ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont meslé à d’autres escrits de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l’autheur n’en soit interessee en l’endroit de ceux qui n’ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions : je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d’exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mil endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu’il ne creust ce qu’il escrivoit : car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se jouant : et sçay d’avantage que s’il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu’à Sarlac ; et avec raison : Mais il avoit un’autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouvelletez de son temps : il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu’à leur fournir dequoy les émouvoir d’avantage : il avoit son esprit moulé au patron d’autres siecles que ceux-cy.

Or en eschange de cest ouvrage serieux j’en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué.

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