Essays
Michel de Montaigne

Book 1 Chapter 37
Du jeune Caton

Je n’ay point cette erreur commune, de juger d’un autre selon que je suis. J’en croy aysément des choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie : et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous. Je descharge tant qu’on veut, un autre estre, de mes conditions et principes : et le considere simplement en luy mesme, sans relation, l’estoffant sur son propre modelle. Pour n’estre continent, je ne laisse d’advoüer sincerement, la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouver l’air de leur train. Je m’insinue par imagination fort bien en leur place : et les ayme et les honore d’autant plus, qu’ils sont autres que moy. Je desire singulierement, qu’on nous juge chascun à part soy : et qu’on ne me tire en consequence des communs exemples.

Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le meritent. Sunt, qui nihil suadent, quàm quod se imitari posse confidunt. Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusques dans les nuës la hauteur inimitable d’aucunes ames heroïques : C’est beaucoup pour moy d’avoir le jugement reglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie, exempte de corruption : C’est quelque chose d’avoir la volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siecle, auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé, que je ne dis pas l’execution, mais l’imagination mesme de la vertu en est à dire : et semble que ce ne soit autre chose qu’un jargon de college.

virtutem verba putant, ut
Lucum ligna.

« Quam vereri deberent, etiamsi percipere non possent. »

C’est un affiquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l’oreille, pour parement.

Il ne se recognoist plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l’essence : car le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance, et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuvent estre ainsi nommees, pour la consideration d’autruy, et du visage qu’elles portent en public : mais chez l’ouvrier, ce n’est aucunement vertu. Il y a une autre fin proposee, autre cause mouvante. Or la vertu n’advoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule.

En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses : les victorieux suivant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l’exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents juges de la vertu, quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debvoit demeurer l’honneur d’avoir le mieux faict en cette journee, trouverent qu’Aristodemus s’estoit le plus courageusement hazardé : mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa vertu avoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu’il avoit encouru au faict des Thermopyles : et d’un appetit de mourir courageusement, pour garantir sa honte passee.

Nos jugemens sont encores malades, et suyvent la depravation de nos moeurs : Je voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines :

Grande subtilité : Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diversité d’images ne souffre nostre interne volonté : Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement, les ingenieux, à tout leur mesdisance.

La mesme peine, qu’on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d’espaule pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l’exemple du monde, par le consentement des sages, je ne me feindroy pas de les recharger d’honneur, autant que mon invention pourroit, en interpretation et favorable circonstance. Et il faut croire, que les efforts de nostre invention sont loing au dessous de leur merite. C’est l’office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portee, dequoy je viens de parler : où comme je pense plustost, pour n’avoir pas la veuë assez forte et assez nette ny dressee à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifve : Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton, à la crainte qu’il avoit eu de Cæsar : dequoy il se picque avecques raison : Et peut on juger par là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l’ont attribuee à l’ambition. Sottes gents. Il eust bien faict une belle action, genereuse et juste plustost avec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage là fut veritablement un patron, que nature choisit, pour montrer jusques où l’humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre.

Mais je ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument : Je veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l’interest de Caton : et par incident, pour le leur aussi. Or devra l’enfant bien nourry, trouver au prix des autres, les deux premiers trainants. Le troisiesme, plus verd : mais qui s’est abattu par l’extravagance de sa force. Il estimera que là il y auroit place à un ou deux degrez d’invention encore, pour arriver au quatriesme, sur le point duquel il joindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace : mais laquelle espace, il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s’estonnera, il se transira. Voicy merveilles. Nous avons bien plus de poëtes, que de juges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut juger par les preceptes et par art. Mais la bonne, la supreme, la divine, est au dessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d’une veuë ferme et rassise, il ne la void pas : non plus que la splendeur d’un esclair. Elle ne pratique point nostre jugement : elle le ravit et ravage. La fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores un tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l’aymant attire non seulement une aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté d’en attirer d’autres : et il se void plus clairement aux theatres, que l’inspiration sacree des muses, ayant premierement agité le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles veulent, frappe encore par le poëte, l’acteur, et par l’acteur, consecutivement tout un peuple. C’est l’enfileure de noz aiguilles, suspendues l’une de l’autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diversement manié, par diversité de formes, non tant, plus hautes et plus basses (car c’estoient tousjours des plus hautes en chasque espece) comme differentes en couleur. Premierement, une fluidité gaye et ingenieuse : depuis une subtilité aiguë et relevee. En fin, une force meure et constante. L’exemple le dira mieux. Ovide, Lucain, Vergile. Mais voyla nos gens sur la carriere.

Sit Cato, dum vivit, sane vel Caesare major,

dit l’un :

Et invictum devicta morte Catonem,

dit l’autre. Et l’autre, parlant des guerres civiles d’entre Cæsar et Pompeius,

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

Et le quatriesme, sur les louanges de Cæsar :

Et cuncta terrarum subacta,
Praeter atrocem animum Catonis.

Et le maistre du choeur, apres avoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere :

his dantem jura Catonem.

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  • Montaigne, Michel de. “Du jeune Caton.” HyperEssays.net. Last modified July 30, 2021. https://hyperessays.net/bordeaux/book/I/chapter/37

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Original text in Middle French (1595, Public domain). • Last modified on July 30, 2021.